Le copyright, cible de Porto Alegre


Au forum brésilien, une table ronde sur les logiciels libres pour assouplir, voire abolir, la propriété intellectuelle.

La prochaine révolution passera par le numérique. «La plus grande bataille du XXIe siècle sera celle contre la mainmise sur les technologies par les multinationales», déclare Lawrence Lessig, professeur de droit à l’université de Stanford (Californie), fondateur de Creative Commons, altermodèle du strict copyright (1). Samedi matin, dans l’espace Pensée autonome, un vieux dock en bordure du fleuve transformé en centre de conférence, plus de mille jeunes écoutent débattre les papes du logiciel libre. Parmi eux, Gilberto Gil, le ministre brésilien de la Culture.

«Il s’agit tout simplement de s’affranchir des barrières des droits de propriété intellectuelle et de reconquérir une forme de citoyenneté», résume Manuel Castells, sociologue espagnol, auteur de la Société en réseau (2). La lutte pour les logiciels libres, qui permettent de copier, diffuser, utiliser sans autorisation, bat son plein. D’un côté, l’industrie de la culture (mais pas seulement, également celles de l’agriculture, de la santé…), qui «veut tenir en laisse» la «diffusion des savoirs». De l’autre, les tenants d’un bien public mondial «digital», qui voient dans le copyright une entrave au développement culturel, social ou sanitaire. Ou éducatif : «Les logiciels libres facilitent au contraire la transmission des savoirs dans des communautés pauvres et reculées», estime ainsi Gilberto Gil, défenseur d’«une alliance en marche» entre concepteurs de logiciels libres et militants antipauvreté.

Faut-il, pour autant, abolir la propriété intellectuelle ? Pour Lessig, les brevets doivent exister, mais être «light». Il faut, dit-il, commencer par les «désacraliser», au nom d’un «nécessaire rééquilibrage». Il rappelle : «En verrouillant les droits de propriété intellectuelle, le gouvernement verrouille aussi les flux de connaissance. Il continue à entraver la lutte contre le sida via les génériques en multipliant les accords bilatéraux avec la Chine ou le Maroc, des textes plus contraignants que ceux existant à l’Organisation mondiale du commerce.»

«Contrôle des vies». Pour les plus radicaux, il faudrait aller plus loin. Les brevets devraient au contraire être «abolis», car ils «contrôlent les vies», martèle John Perry Barlow : «Ils sont totalitaires et laissent potentiellement le droit à des entreprises de posséder l’air et l’eau, la santé, malgré des profits obscènes.» Barlow, parolier des Grateful Dead, groupe hippie popularisé en balançant des cassettes dans le public, s’est reconverti en prenant la défense des «pirates» utilisant les sites d’échanges musicaux gratuits, avec son Electronic Frontier Foundation. Pour autant, les deux icônes de la défense des «usages collectifs» contre l’industrie du disque parviennent à se retrouver, notamment sur le dos des États-Unis. «Pendant un siècle, les États-Unis se sont assis sur les brevets pour se développer, avant d’en faire leur credo, une fois devenus première puissance mondiale», analyse Lessig.

L’industrie culturelle accuse les pirates de piller ses coffres. «Mais qui en profite, s’interroge John Perry Barlow, les créateurs ou l’industrie du disque ? Qu’est-ce qui conduit à l’uniformisation de la musique, les échanges peer-to-peer ou la stratégie d’éviction des groupes prétendument non rentables ?» Et puis, il y a le téléchargement payant, imparfait, limité. «Quand vous allez sur iTunes Music Store aux États-Unis, vous avez seulement trente vieux morceaux de Gilberto Gil !» dit Lessig. Pour le ministre de la Culture brésilien, justement, face à des géants comme Microsoft qui aliènent toute liberté de choix, «il faut revenir, via les logiciels libres, à l’Internet, espace de créativité et d’innovation, d’échange et de gratuité».

Le Brésil se veut en pointe dans le combat. Lula compte ainsi remplacer le système d’exploitation Windows de Microsoft par Linux dans 300 000 ordinateurs fédéraux et 200 000 écoles publiques. Coût de l’investissement : près de 6 milliards de dollars sur cinq ans.

Brèche. D’où les craintes de Microsoft et des grandes firmes de logiciels traditionnels. «Actuellement, le gouvernement paie chaque année 1,2 milliard de dollars en licences de logiciels, plus qu’il ne dépense pour son projet Faim zéro», assure John Perry Barlow. «Microsoft dénonce les projets brésiliens en disant que les logiciels libres vont coûter plus cher, mais c’est faux, dit Lawrence Lessig. Et même si c’était vrai, la liberté d’être un acteur des nouvelles technologies n’a pas de prix.» Les nouvelles technologies démocratisées ouvrent-elles une brèche à cette marchandisation du monde ? Barlow en est persuadé : «L’économie de l’avenir ne sera pas fondée sur la possession mais sur la relation. Sur le partage et la solidarité.» Mais ce n’est pas encore gagné. Gilberto Gil le sait bien : «Il faudra plusieurs révolutions pour gagner cette bataille.»

(1) Altermodèle permettant à tout auteur de diffuser ses œuvres en ligne, à charge pour l’internaute de respecter certaines conditions… Selon Lessig, plus de 5 millions d’auteurs y ont concédé tout ou partie de leurs droits.

(2) Ed. Fayard.

Auteur : Christian LOSSON

Source : www.liberation.fr

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