Désignation des lauréats du concours pour jeunes scientifiques


De jeunes chercheurs en herbe issus des quatre coins de l’Europe sont venus chercher leur prix le 27 septembre lorsque les noms des lauréats du concours de l’Union européenne pour jeunes scientifiques ont été annoncés. Les trois premiers prix ont été attribués à des projets de dégivrage pour l’aviation, de courbes de vol de balles de tennis de table et de nouveau potentiel des ß-bloquants.

Le commissaire européen en charge de la science et de la recherche, Janez Potocnik, a adressé ses félicitations aux lauréats: «La science n’a pas de frontières, ni de limite d’âge. Ce que nous avons vu aujourd’hui illustre l’esprit d’innovation et de quête des jeunes. Je présente toutes mes plus sincères félicitations à tous les participants à ce concours et, bien sûr, aux lauréats. J’espère que vous continuerez tous d’éprouver le frisson de l’invention et de la découverte, votre vie durant».

Les gagnants ont été choisis parmi 120 jeunes scientifiques, âgés de 15 à 20 ans, en provenance de 33 pays. Le professeur Jane Grimson du Trinity College de Dublin a présidé le jury chargé de sélectionner les vainqueurs.

Du montant global de 28 500 euros, les trois équipes gagnantes ont reçu chacune 5 000 euros à titre de premier prix. Voici les noms des lauréats :

Michael Kaiser et Johannes Kienl d’Autriche ont été récompensés pour le développement d’un tout nouveau système de dégivrage pour l’aviation. Le système peut être utilisé afin de dégivrer toutes les surfaces portantes importantes dans l’aviation et les centrales éoliennes et peut être attaché aux ailes des avions, aux roues stabilisatrices verticales et horizontales ainsi qu’aux rotors des centrales éoliennes. Une couche de métal chauffé expansible est utilisée afin de repousser la glace des ailes de l’avion, de sorte que la chaleur et le courant ne sont nécessaires que lorsque la glace existe – et c’est en cela que le système diffère des systèmes de dégivrage traditionnels. Les systèmes conventionnels exigent en effet un chauffage permanent, même lorsque l’avion se trouve dans une zone de danger.

Les inventeurs ont tous deux 19 ans et déclarent vouloir devenir «pilotes».

Alexander Joos et Johannes Burkart d’Allemagne, âgés respectivement de 19 et 20 ans, ont également reçu un prix de 5 000 euros pour leur projet de courbes de vol de balles de tennis de table. Tous deux ont l’intention d’opter pour une carrière dans la physique.

Le tennis de table est l’un des sports les plus rapides au monde, mais les professionnels sont en mesure de placer les balles précisément sur l’angle de la table, ainsi que d’appliquer un effet accéléré. Le projet constituait une tentative visant à comprendre et à simuler la courbe d’une balle en vol. Les jeunes scientifiques ont commencé par procéder à l’analyse via un ordinateur des balles sortant d’une machine d’entraînement. Ensuite, ils ont comparé les expériences de courbes de vol et les simulations de trajectoires et, enfin, ils ont imité des situations réelles de tennis de table.

Le dernier lauréat du premier prix est Tomasz Wdowik (19 ans), de Pologne, qui l’a reçu pour son projet de «Synthesis of 1-(7 -methoxy-1H-indol-4-yloxy)-3-[2-(methoxyphenoxy) ethylamino]propan-2-ol, potential ß-adrenoreceptor antagonist».

Les maladies cardiaques sont une des principales causes de mortalité en Europe. Une méthode pour combattre ces maladies consiste à traiter les patients à l’aide de ß-bloquants, y compris le propanolol et le métoprolol. Wdowik a effectué une synthèse chimique organique complexe d’un nouveau composant qui pourrait venir agrandir la famille des ß-bloquants. Il a également fourni une description du fonctionnement des ß-bloquants connus.

Des scientifiques d’Allemagne, de Pologne et de Hongrie ont partagé le deuxième prix (3 000 euros) pour des projets sur les binaires spectroscopiques, la transformation géométrique et le programme apoptose. Les troisièmes prix (1 500 euros) ont été attribués à des chercheurs de Bulgarie, d’Irlande et de République tchèque pour des projets sur des méthodes de mesure, un indicateur d’altération alimentaire et des changements dans les couleurs de la feuille de blé.

En outre, un certain nombre de concurrents ont remporté des visites tous frais payés à l’Office européen des brevets (OEB), à l’Umeå Plant Science Centre et à chacun des sept membres du EIROforum :

– CERN – laboratoire européen de physique des particules ;
– EFDA – accord européen pour le développement de la fusion ;
– EMBL – laboratoire européen de biologie moléculaire ;
– ESA – Agence spatiale européenne ;
– ESO – Observatoire européen austral ;
– ESRF – installation européenne de rayonnement synchrotron ;
– ILL – institut Laue-Langevin.

Source : cordis.europa.eu

Des ampoules qui éclairent pendant vingt ans ?


Imaginez une ampoule qui dure une vingtaine d’années et qui consomme seulement 10 % de l’énergie d’une ampoule traditionnelle.

C’est ce que souhaite mettre sur le marché Group IV Semiconductor, une entreprise de haute technologie d’Ottawa qui a annoncé, hier, un projet conjoint avec le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) et la compagnie pétrolière EnCana.

Group IV a développé un procédé qui consiste à faire passer un courant électrique à travers le silicium pour produire de la lumière. L’éclairage à semi-conducteurs consomme beaucoup moins d’énergie que les ampoules fluorescentes, qui utilisent des gaz, ou les ampoules incandescentes, avec leurs filaments. La technologie est utilisée en haute technologie, mais elle n’est pas encore adaptée à grande échelle.

« Notre vision consiste à lancer sur le marché des ampoules électriques à prix populaire qui seront compatibles avec le système d’éclairage actuel. Notre objectif est d’avoir un prototype d’ici trois ans », a dit Stephen Naor, chef de la direction de Group IV, lors d’une conférence de presse, hier, au CNRC.

L’invention d’une nouvelle ampoule moins énergivore est importante car 20 % de l’électricité mondiale produite sert à l’éclairage, souligne M. Naor. Le marché de l’éclairage est évalué à 12 milliards $ annuellement.

L’ampoule incandescente n’a pas beaucoup changé depuis son invention il y a plus de 100 ans. Celle-ci n’est efficace qu’à 5 % parce que 95 % de l’énergie produite est perdue en chaleur, explique M. Naor. Les ampoules compactes fluorescentes sont quatre fois plus efficaces, mais elles ne sont encore efficaces qu’à environ 20 à 25 %, précise-t-il.

Group IV veut mettre au point une ampoule d’une durée pouvant atteindre 50 000 heures, contre 1000 heures pour l’ampoule incandescente et 5000 pour les lampes fluorescentes compactes.

Group IV n’a pas encore de prototype et c’est là que le CNRC et son centre de recherches en photonique entre en jeux. Sylvain Charbonneau, directeur Technologies des applications au CNRC, affirme que le laboratoire en photonique servira aux travaux qui doivent mener à l’éventuelle commercialisation de l’ampoule de Group IV.

L’entreprise n’a pas l’intention de fabriquer l’ampoule, mais de vendre sa technologie aux fabricants qui le font déjà.

Auteur : Louis Lafortune

Source : www.cyberpresse.ca

Derizys invente les radars de recul professionnels


Patrick Petit, à la tête de la petite entreprise DERIZYS, nouvellement implantée au Creusot, multiplie les inventions au service de la sécurité dans les transports et les travaux publics. Dernière invention : Un radar de recul pour les camions et les engins de chantier.

Inventeur au service de la sécurité, Patrick Petit n’en finit plus d’apporter des solutions aux professionnels des transports et des travaux publics. Sa dernière création est un radar de recul bien plus intelligent que ceux dont sont désormais dotés nombre de voitures particulières.

«Il est spécifique pour les camions et les engins de chantier», annonce le «boss» de l’entreprise Derizys, nouvellement installée au Creusot, qui aura doublé son chiffre d’affaires en un an, en le portant à 300.000 euros. Une entreprise qui bénéficie du soutien de l’ANVAR.

Patrick_Petit

Patrick Petit avec les petits boitiers, très ingénieux, qu’il a inventés et brevetés avec le soutien de l’ANVAR

Les camions frigorifiques dans la ligne de mire…

Le nouveau radar de recul imaginé par Patrick Petit a en fait deux applications. «Il permet d’abord d’éviter les dommages corporels. Il permet en effet de distinguer le quai de déchargement de la personne, ou plutôt de l’employé. Une fois que le quai et l’employé ont été identifiés, une alarme se met en route quand il passe entre les deux». Simple et efficace pour sauver des vies, éviter des blessures, quand on sait que régulièrement des personnes se retrouves coincées.

Deuxième application : Éviter les dégâts matériels. «Il faut savoir que 60% des dommages à l’arrière des camions et des semis remorques se font quand ils manœuvrent en marche avant». Cible visée : Les camions frigorifiques.

«La durée de vie d’un semi remorque est de 10 à 12 ans, avec en moyenne deux remplacements du cadre arrière pendant sa durée de vie, à cause d’endommagements. Entraînant notamment des frais de réparation, mais aussi des frais d’immobilisation».

Idéal sur les chantiers de travaux publics

Patrick Petit a également développé une version chantier. «Un camion qui livre du bitume, par exemple, peut avoir à reculer sur 500 mètres. Le radar de recul est doté d’un système qui permet de s’adapter à la vitesse de déplacement du véhicule». Et ainsi de mieux maîtriser les risques.

Depuis 2004 qu’il a créée son entreprise, Patrick Petit a déjà séduit nombre de professionnels avec ses solutions. L’entreprise COLAS a notamment adopté son système anti-renversement.

Sans compter que son système de pesage embarqué et les gains de temps qu’il procure, estimé à une heure par semaine, séduit tellement les professionnels du transports affectés au carrière, que Patrick Petit travaille sur une autre version : Adaptée, celle-ci, aux véhicules de 3,5 tonnes qui, trop souvent, sont en surcharge avec des amendes à la clé.

Auteur : Alain Bollery

Source : www.creusot-infos.com

La performance de l’Europe en matière de transfert technologique meilleure qu’on ne le supposait ?


Selon une nouvelle étude réalisée par des chercheurs de l’université des Nations unies (UNU) aux Pays-Bas, l’Europe est plus efficace qu’on ne le supposait à commercialiser les résultats de sa recherche financée sur fonds publics.

Les États-Unis sont souvent présentés comme surclassant l’Europe en matière de transferts technologiques. Le succès se mesure au nombre de brevets américains et de jeunes entreprises, ainsi qu’aux revenus de brevets engrangés par les universités du pays. Ce qui a amené certains à croire que les Européens ont la fibre moins entrepreneuriale que leurs homologues américains.

Jusqu’il y a peu, un manque de données comparables rendait difficile toute évaluation fiable de la situation. Une étude réalisée par Anthony Arundel et Cataline Bordoy de UNU-MERIT, un centre de recherche et de formation de l’UNU, vient cependant d’établir que l’Europe fait mieux qu’on ne le supposait, du moins en matière de transfert formel de technologie.

En fait, l’Europe est plus performante que les États-Unis pour deux des trois indicateurs utilisés – l’exploitation de brevets et la création de jeunes entreprises. L’Europe reste à la traîne des États-Unis pour ce qui est du revenu généré par les brevets issus de la recherche – mais à peine. Selon l’étude, les instituts publics européens de recherche ont – par million de dollars investi dans la recherche en 2004 – exploité 20 pour cent de brevets en plus, créé 40 pour cent de jeunes entreprises en plus et engrangé à peine 10 pour cent de revenus de brevets en moins que les universités américaines.

Des problèmes de comparaison subsistent, de même que la question de savoir si les chiffres reflètent fidèlement les niveaux de commercialisation. «Une jeune entreprise peut faire faillite, un brevet peut ne déboucher sur rien ou même générer des revenus sans que l’entreprise ne commercialise une invention ou n’en retire un bénéfice. Néanmoins, les résultats interpellent et montrent que les universités européennes peuvent avoir une attitude de loin plus entrepreneuriale qu’on ne le pense habituellement», affirment les auteurs du rapport.

Selon le rapport, la technologie est transférée non seulement par le canal de relations formelles entre instituts de recherche et entreprises (recherche et brevets sous contrat), mais aussi par le biais de la «science ouverte». Ce concept englobe la lecture d’articles de journaux, la participation à des conférences universitaires et l’établissement de contacts informels. «Trop se focaliser sur les indicateurs de transfert formel de technologie peut conduire les responsables politiques à promouvoir ce type de transfert au détriment du transfert via la science ouverte. Ce qui serait une erreur», peut-on lire dans le rapport. «Le paradoxe européen est probablement le résultat d’une maigre performance dans le système de science ouverte, la performance de l’Europe en matière de transfert formel de technologie de la recherche publique vers l’industrie n’étant pas mauvaise du tout. Ce qui voudrait dire que les responsables politiques devraient s’attacher à améliorer la performance de l’Europe en science ouverte.»

Les auteurs demandent le recours à un nombre plus important d’indicateurs pour mesurer l’impact de la science ouverte sur la commercialisation de la recherche publique, ainsi que des modifications aux questionnaires sur le transfert formel de technologie afin de permettre la pleine comparabilité des résultats.

Pour tout renseignement complémentaire, contacter : UNU-MERIT Tél. (31) 43 350 6365

Source : cordis.europa.eu

Installation du Haut conseil de la science et de la technologie


En présence de Gilles de Robien, le président de la République a procédé le 25 septembre 2006 à l’installation du Haut conseil de la science et de la technologie. Il s’agit d’une des principales institutions créées par la loi de programme pour la recherche du 18 avril 2006.

Placé auprès du Président de la République, le Haut conseil de la science et de la technologie est composé de vingt membres, éminents chercheurs œuvrant dans tous les domaines de la connaissance. Il est présidé par Serge Feneuille, physicien et universitaire, ancien directeur général du CNRS.

« Éclairer le Gouvernement dans tous les domaines »

Le Haut conseil sera chargé « d’éclairer le Chef de l’État et le Gouvernement sur toutes (…) les grandes orientations de la nation en matière de (…) recherche, de technologie et d’innovation » a annoncé Jacques Chirac. Le Président de la République, dans son discours, a notamment mis en exergue deux points essentiels.

La recherche dans les sciences fondamentales, tout d’abord, avec les champs d’application premiers que sont l’énergie, la santé et l’environnement ; la recherche en sciences sociales ensuite, afin de permettre une meilleure vision des évolutions culturelles et sociales de notre pays.

Six milliards d’euros supplémentaires

Le Président de la République, en marge de l’installation du Haut conseil, a également souligné l’effort sans précédent fait pour la recherche depuis un quart de siècle : en trois ans, le Gouvernement aura débloqué plus de six milliards d’euros supplémentaires, et créé six mille postes entièrement dédiés à la recherche.

Source : www.premier-ministre.gouv.fr

Pourquoi j’ai quitté le CEA


J’ai travaillé trois ans au CEA, entre 2000 et 2003. J’étais alors thésard (c’est-à-dire que j’allais passer de ce qu’on appelle bac +5 à bac +8 grâce à un de ces papiers que l’on nomme diplôme) au LETI, avec une bourse du ministère de l’Éducation Nationale. Le domaine dans lequel j’officiais était la micro-électronique, où ma tâche consistait à tester de nouveaux types de transistors mémoires créés avec une nouvelle technique de miniaturisation, inspirée d’une technique plus ancienne (donc une technique pas si « nouvelle » que ça, mais il faut toujours se persuader que ce que l’on fait est « majeur », « important », « nouveau » ou bien est une « grande avancée dans le domaine ». Personne n’est dupe, mais la hiérarchie y croit, elle). Rien de bien confidentiel, ni de bien mystérieux, ni de très « high-tech », à vrai dire. Avant ma thèse, j’ai été formé (mais pas tout à fait formaté) dans une des écoles d’ingénieur de Grenoble, l’ENSPG. Personnellement (mais c’est affaire de caractère), je ne considère pas m’être épanoui durant mes huit années d’étude après le bac, même si je reconnais qu’elles m’ont donné ce qu’il y a de plus précieux pour chacun : du temps pour soi. C’est une chose dont tout le monde ne dispose pas sur notre planète, certains s’arrogeant le droit de voler le temps des autres.

Au moment de rentrer en thèse, j’ai commencé à me poser à nouveau des questions. Au lycée, je lisais, un peu de tout, je discutais avec mes amis, je rêvassais à un monde meilleur, j’apprenais, comme chacun, à penser par moi-même en dehors des cours (je pense d’ailleurs que l’important dans la vie, on l’apprend peut-être à l’école ou au lycée, mais certainement pas durant les heures de classe ! On l’apprend en rencontrant des gens, et c’est ce qui arrive durant notre scolarité). Après deux années d’école préparatoire et trois années d’école d’ingénieur, je me rendais compte que cela faisait un bon bout de temps que je n’avais pas lu quelque chose qui me plaisait. Durant mes années d’étude, j’ai vaguement feuilleté des bouquins de cours, des bouquins techniques, survolé un ou deux journaux de-ci, de là, lu des polars et de la science-fiction, pour passer le temps. Mais quelque chose qui me plaise, qui me tente. Tiens, le premier livre que j’ai lu avec intérêt, c’est le Coran, exauçant une curiosité de lycéen ! En même temps j’ai commencé à lire le Monde Diplomatique (sur les conseils d’un ami), le Canard Enchaîné, de la presse alternative. Et là, c’était comme si le monde changeait sous mes yeux. Ainsi donc, les supermarchés étaient alimentés par un système international de production et de distribution qui appauvrissait les pays du Sud et exploitait les travailleurs dans ces hangars (si vous regardez au-dessus de vos têtes quand vous faites vos courses, vous verrez ce que sont véritablement ces temples de la consommation : des hangars, avec de gros néons à 2m50 au-dessus de nos têtes, enfin passons !) ; et ceux qui produisent tout ce que l’on achète sans même y penser parfois. Alors comme ça, nos élus subissaient des « contraintes », n’étaient pas tous honnêtes, et par dessus tout se foutaient comme d’une guigne que nous puissions vivre à notre guise ? Et les baskets viennent de Chine ? Et des milliers d’enfants meurent par jour ? Et la planète se meurt ? Et certains en exploitent d’autres dans des proportions jamais atteintes depuis que les humains vivent dans des villes ? Et ce que je pense, c’est en partie ce que l’on veut que je pense, et pas ma pensée véritable ? Ah ben merde alors !

Au début, je vous assure, ça fait drôle. Surtout quand en même temps on entre en thèse afin d’éviter l’incorporation de force au service du travail dans une entreprise quelconque. Même si je n’étais pas conscient de grand chose, je savais d’instinct que je ne voulais pas aller bosser en entreprise. Par paresse, et aussi pour ne pas avoir à subir la fameuse « pression ». L’entreprise vue par moi, futur cadre, c’était l’antre de la compétition. Et pourtant, nous l’avons tous entendu au moins une fois durant notre cursus en prépa et en école d’ingénieur : nous sommes l’élite de la nation ! Mais se mesurer aux autres, non merci. J’entrais donc en thèse au Commissariat à l’Énergie Atomique. Ah, le CEA ! L’espoir pour quelques-uns de ceux qui, comme moi sortent de l’école d’ingénieur et viennent d’obtenir leur DEA (Diplôme d’Études Approfondies) : « Le CEA, c’est pas mal ». Le CEA, ses 25 jours de RTT, son emploi stable, sa cantine (moi c’était cantine H3, à 11h45), sa bibliothèque, sa vidéothèque, sa bricothèque (sic), son parc immobilier (on n’en parle jamais, de ce parc-là), ses locations pour les vacances, sa prime pour les naissances, pour les mariages (mais pas pour les divorces !). Des milliers de gens, de 8h à 16h30 (du moins pour les non chercheurs et les non-cadres) : des secrétaires, des livreurs, des cantiniers et des cantinières (de Sodexho), des imprimeurs, des balayeuses (pardon, des agents d’entretien), des électriciens, des gardiens (les FLS, Forces Locales de Sécurité, avec en général une moustache et un flingue à la ceinture, même si ce sont des pompiers).

Un grand centre de recherche : 20 minutes pour le traverser à pied, 30 minutes si on se perd ou si on musarde en chemin. Des grands bâtiments dans le plus pur style « années 60/70 » pour les plus anciens (des blocs de béton, verre grillagé aux fenêtres dans les couloirs recouverts d’un carrelage grisâtre ou jaune pisseux, vous voyez le genre ?). Pleins de jeunes thésards sympas. Une ambiance décontractée. Et l’honneur de travailler au LETI (Laboratoire d’Électronique et de Technologies de l’Information), un des plus grands centres de recherche au monde en micro-électronique. Des syndicats aux ordres et pas revendicatifs pour un sou, si ce n’est les conditions de travail (ce qui est le minimum, non ?). Un badge pour rentrer, que certains arborent fièrement à la ceinture ou à la chemise, à côté du biper (au cas où il se passe quelque chose d’important en salle blanche, typiquement quelqu’un qui ne sait pas quoi faire après telle ou telle étape suite à un défaut de la machine ou de la plaque fabriquée).

Bref, le rêve. De toutes les professions que j’ai citées, je n’en fréquentais au quotidien que deux : des chercheurs ou ingénieurs de recherche, et des techniciens travaillant sur certaines machines spécifiques de la salle blanche, nom donné à l’endroit où sont produites les puces électronique que je testais ensuite. Moi, je n’ai jamais travaillé en salle blanche, sauf une fois, lors de mon premier stage. C’est très particulier. On y emploie un jargon technicien très spécifique, sorte de français abâtardi sous des tonnes d’anglicismes ridicules mais qui ont le double avantage de faire croire que ce qu’on dit est important (vu que les autres ne comprennent pas : les prêtres parlaient en latin, c’est le même mécanisme) et d’euphémiser certaines choses (on ne dit pas « ouvrier spécialisé » en salle blanche, on dit « opérateur ». On ne parle jamais de « travail à la chaîne ». On dit « scraper des lots » au lieu de « détruire 25 plaques de silicium à 3000 € la plaque », etc.)

Je me souviens d’une discussion avec la nettoyeuse de mon étage. On n’était pas nombreux à lui adresser la parole, même si la plupart lui disait bonjour. Elle m’avait expliqué qu’elle avait instruction de ne pas parler aux chercheurs, pour ne pas les déranger. Les marxistes diraient qu’il y avait une distance de classe, et ils n’auraient pas tout à fait tort. Cette femme (comme toutes les autres de sa profession), était surveillée et notée. Si le travail n’était pas suffisamment bien fait, elle risquait de se retrouver à faire le ménage dans un bâtiment plus sale. C’est ainsi qu’entre agents d’entretien ça fonctionnait : les meilleurs (ou les plus lèche-culs, je n’ai jamais su) avaient les bâtiments les moins difficiles, et les autres, les plus sales à nettoyer. Belle logique ! Une femme très douce, cette agent d’entretien. C’était la seule qui chantait dans le labo. On savait quand elle était là. Nous autres, nous sommes des personnes sérieuses : pourrait-on imaginer quelqu’un manipuler des plaques de silicium valant 3000 € pièce (les plaques fabriquées à usage industriel en fin de chaîne de production coûtent bien plus !) en sifflotant ou en chantonnant ? Non ! Il faut rester concentré. C’est le plus important. Ne pas penser à autre chose qu’à ce qu’on fait. Et même, ne pas penser du tout, ce serait encore mieux. Attendre qu’on vous dise quoi penser. Ici, il n’y a pas (ou très peu) de grandes gueules. L’ironie est la bienvenue en revanche. Au CEA, la violence est tapie, nous sommes entre personnes bien tempérées.

Je commençais à prendre conscience du monde qui m’entourait et en même temps, je rencontrais de nouvelles personnes hors de mon travail qui, elles, étaient convaincues que l’on pouvait essayer de changer les choses, car reconnaissons-le, même avec la science et la technique, le monde est tout de même sacrément tordu ! À force de voir des documentaires (sur l’OMC, sur les médias, sur Bourdieu, sur le travail, sur bien d’autres choses aussi !), de discuter avec des gens d’horizons très divers, j’ai commencé à parler de tout ce qui me tracassait dans le monde comme il va avec les personnes que je fréquentais tous les jours au travail. À vrai dire, j’ai rapidement arrêté avec les personnes ayant l’âge de mes parents (j’avais à l’époque entre 22 et 25 ans) : leur opinion oscillait entre le fatalisme, l’humour soi-disant cynique et décalé (permettant de se distinguer dans la soumission), la rupture de discussion ou le refus de discuter de ça avec moi. Mais jamais d’agressivité, non. Nous sommes dans un milieu feutré, entre gens polis et diplômés. Très important, le diplôme. Surtout avec les gens de notre âge : savoir d’où l’on vient, se reconnaître, mais sans jamais (du moins à mon avis) vouloir nuire aux autres professionnellement (il y a d’autres méthodes pour ceux dont les dents raclent le plancher).

Avec les jeunes thésards, je peux discuter de sujets politiques, d’écologie. Mais là encore, pas mal de fatalisme et d’humour noir. Pas mal d’ignorance aussi sur le fonctionnement du monde hors du centre de recherche, de leur cercle d’amis, et de leur famille. Mais le diplôme supérieur donne l’illusion de pouvoir comprendre rapidement n’importe quel problème social et politique ; moi y compris : j’étais beaucoup plus agressif quand je discutais de ces sujets à cette époque que maintenant. Cela venait sûrement aussi du fait qu’isolé dans un milieu où je n’étais pas à l’aise, j’étais beaucoup moins sûr de moi. La plupart des gens qui travaillaient dans mon laboratoire étaient issus de deux des huit écoles d’ingénieurs de Grenoble, ou de l’INSA de Lyon. Je garde encore quelques bons amis qui travaillent toujours « là-bas », et qui me permettent d’affirmer ici qu’il est possible de lutter de l’intérieur, car il reste des humains là-dedans, comme il en reste dans d’autres entreprises privées ou d’autres labos de recherche publics qui se consacrent aux « nouvelles technologies » (appellation aussi froide qu’une lame de rasoir, vous ne trouvez pas ?).

Mais l’essentiel de mes relations, de mes actions ou de mes réflexions est venue de personnes extérieures au CEA. Et chaque jour, le grand écart entre mon travail et ma vision du monde s’accentuait. Ce que je faisais au boulot ne me convenait pas du tout : rester devant un ordinateur des heures, ou rester devant une machine de test des heures pour la régler (car personne n’est là pour vous aider : on appelle ça le travail d’équipe). Aller tous les jours à la même heure à la cantine, discuter des mêmes sujets : ce qui se passe dans le monde vu par la lorgnette télévisuelle (avec ironie, bien sûr ! N’empêche : tout le monde la regarde ! Et bien entendu, on regarde ARTE et les Guignols de l’info…), le petit dernier (ou la petite dernière), les futures vacances (ou celles dont on revient), la future conférence (ou celle dont on revient), le dernier article sur telle percée technologique effectuée par un labo américain, japonais, sud-coréen, israélien ou européen. Parler des guéguerres ridicules entre chefs de labo ou de service, parler de la prochaine restructuration du CEA (en labo, regroupés en service, eux-mêmes empaquetés en départements, chapeautés par des centres. Entre moi, simple thésard, et le premier ministre, 8 ou 9 échelons hiérarchiques !). Parler voiture, sport, drague, pub amusante, dernière soirée, sortie ski ou rando. Une bulle parfaitement imperméable existe entre ce que chacun fait au labo et sa vie à l’extérieur, et entre sa vie extérieure et la vie sociale du reste des gens. Un certain type de « schizophrénie hédoniste individualiste » existe il me semble. Pour la plupart de mes collègues, cela ne pose aucun problème : c’est ça la vie, la vraie, non ?

Je me souviens d’une ouvrière travaillant sur un microscope électronique, bousillée par un cancer (elle devait fumer un à deux paquets par jour de Gauloises) : personne n’en a parlé. Ou d’un ingénieur frappé par un drame familial : comme si de rien n’était ! Ce ne sont pas nos affaires. Et les opérateurs (on ne dit pas « ouvrier à la chaîne en micro-électronique », on dit « opérateur en salle blanche ») obligés de travailler en 3×8 pour se caler sur les principes de fonctionnement des industriels. Des gens qui ne comprennent pas la dure réalité de la modernité, pour sûr ! Mais ça, à l’époque, ce n’est pas passé tout de suite (et je ne sais pas si c’est passé depuis mon départ). Et les tonnes de produits chimiques hautement toxiques stockés sur le site, avec les transports de camion pour maintenir le stock qui passent dans le coin ? Tout est surveillé, et contrôlé. Cela, je le concède. Les moyens sont donnés, les gens sont formés, le matériel est en bonne marche, tout est OK. Dans chaque laboratoire, une personne au moins est formée gratuitement au premier secours et à la manipulation d’extincteur. Il y a des points d’évacuation bien balisés, et des pompiers (les FLS mentionnés plus haut) formés à tous les risques (comme tous les pompiers de la région qui vivent à côtés de sites à risque, les sites SEVESO). Mais le jour où un « dysfonctionnement » entraîne un effondrement du système ? Régulièrement, nous sommes évacués de nos bâtiments pour des alertes. Généralement, c’est le lundi matin : les capteurs ayant été débranchés le week-end, ils s’affolent pour un rien quand on les rebranche. Mais cela provoque à mon avis un phénomène « Pierre et le loup » : à force de crier à l’évacuation, tout le monde s’en fout, et personne ne s’éloigne des bâtiments. On en profite pour aller dire bonjour à quelqu’un, dans un bâtiment non évacué, situé à quelques dizaines de mètres, en attendant que la FLS n’intervienne. D’un autre côté, c’est toujours du temps où on ne bossera pas, et que la grosse machine n’aura pas !

Ma tâche à moi est simple. Voilà comment on la présente généralement : d’ici quelques années, avec les techniques que l’on maîtrise depuis des décennies, on arrivera au bout du bout pour miniaturiser ce que l’on appelle les « mémoires ». Pas moyen de réduire davantage la taille des dispositifs mémoires. Une mémoire sert à mémoriser, bien entendu. Vous en trouvez dans votre ordinateur, dans votre téléphone portable, dans vos cartes à puce, dans vos cafetières, vos télés, vos voitures (enfin personnellement, je n’ai ni cafetière, ni voiture, ni portable) Rien de bien mystérieux, je vous assure. Des trucs dont on a besoin, mais aussi des trucs dont l’inventeur aurait mieux fait de rester couché ce jour-là.

Le rôle de l’équipe de recherche avec laquelle je travaille (une dizaine de personnes, que je rencontre rarement ; sauf ma tutrice, qui encadre également le programme de recherche dont je fais partie) consiste à construire et à tester des mémoires d’un nouveau type. En fait, il s’agit de bidouiller les techniques existantes pour gagner encore quelques dizaines de nanomètres (un cheveu fait entre 50 000 et 100 000 nanomètres). Les intérêts commerciaux sont énormes : d’une part réduire la taille d’une puce permet d’en mettre plus sur une même plaque de silicium et donc d’abaisser les coûts (eh oui, malgré toute la high-tech, on en reste toujours au même point du point de vue de l’économie : les économies d’échelle, comme au bon vieux temps de Smith et de Marx !). D’autre part changer de technique de production des mémoires (qui sont les mêmes grosso modo depuis les années 80) coûterait bien trop cher : cela signifierait changer de machines et former à nouveau les techniciens, créer de nouvelles filières. Il faut donc durer le plus longtemps possible. Et pour cela, de nombreuses équipes de recherche du CEA planchent sur des projets financés par des groupes industriels. À Grenoble, il y a STMicroelectronics, Philips, Motorola, et d’autres encore.

STMicroelectronics travaille avec d’autres centres de recherche publics (en Italie par exemple), Philips travaille avec des universités belges. Bref la recherche est payée en grande partie par des industriels, et effectuée par des chercheurs d’instituts publics, en lien avec des groupes de recherche de l’entreprise concernée. Très grossièrement, les laboratoires publics cherchent une recette et quand celle-ci fonctionne, elle est fournie clé en main aux industriels. Rien de bien scientifique là-dedans. On appelle ça « développer le partenariat public-privé en créant des transversalités fortes et durables ». Moi j’appelle ça déglinguer la recherche publique pour en faire un outil entre les mains du privé. Mais on dira que j’exagère.

J’ai donc fait ce travail de tests et de thèse durant trois ans, présenté mes travaux à deux conférences internationales (rien de bien glorieux dans ce milieu-là « sauf pour les thésards-, rassurez-vous !). Lors de la première, je suis allé à Nuremberg » Le 11 septembre 2001 ! Les attentats ont eu lieu pendant que je faisais mon exposé. Pendant les deux jours qui ont suivi, peu de chercheurs assistaient aux conférences : beaucoup étaient dans le hall de l’hôtel, à regarder CNN en boucle : des Américains et des Japonais comprenant qu’ils devraient rester plusieurs jours en Allemagne, pour cause d’arrêt du transport aérien au-dessus des États-Unis. Au retour en avion (Nuremberg-Lyon), j’ai pu voir la police et la douane allemandes fouiller systématiquement tout le monde : maintenant que les attentats avaient eu lieu, il fallait bien que les autorités (comme toutes les autorités du monde prétendu « libre ») donnent le change et l’illusion que tout était sous contrôle. Ce genre de réaction me fait penser à une réaction allergique : le corps social sur-réagit à un événement de manière totalement irraisonnée. La seconde conférence, c’était en décembre 2001 à Washington. En me baladant avec un collègue, j’ai essayé d’approcher du Pentagone. Toute la zone était bouclée jusqu’à plusieurs kilomètres de distance autour du lieu du crash. Des pelleteuses de partout, et un soldat surarmé nous intimant fermement de prendre le métro.

À cette époque, je me liais avec un gars issu de la même école d’ingénieur que moi, qui lui aussi commençait à prendre conscience du monde réel. Lui aussi était en thèse, mais dans une petite entreprise, avec une bourse industrielle (financée par l’État, avec un soutien de l’entreprise. C’est tout bénéfice pour elle : elle dispose d’un ingénieur de recherche payé au SMIC pendant trois ans !). Cette entreprise ayant été rachetée durant sa thèse, on réorienta son sujet de recherche en direction d’une application militaire. Il refusa net, démissionna et, sans toucher un sou des ASSEDIC, passa le concours de professeur de physique. Il enseigne aujourd’hui dans un lycée de ZEP à Vaulx-en-Velin, et est très content de sa vie. Tout cela pour dire à tous ceux qui tergiversent sans cesse sur les problèmes financiers qu’engendre une démission dans ce milieu-là que quand on a une véritable éthique (pas celle qu’on vend sur les paquets de café, celle qui vous sert les tripes, le cœur, et qui vous empêche de dormir !), les choix se font aisément, sans penser à l’argent.

Moi, je continuais. J’ai eu à cette époque de gros problèmes d’insomnie, ainsi que des problèmes gastriques, liés uniquement au stress que je subissais et que je m’infligeais (tout n’est pas la faute des autres !). Sur la fin de ma thèse, je n’allais pratiquement plus au CEA. Quand j’y allais, je m’amusais à passer les contrôles avec une carte périmée. À l’entrée du CEA, des agents de la FLS sont censés vous arrêter et contrôler votre badge. Et s’ils veulent être consciencieux et que vous êtes en voiture, ils vous demandent d’ouvrir votre coffre. Cependant, ces consignes de sécurité sont inapplicables. Ils les appliquent quand ils sont en grève. N’ayant pas le droit de grève, ils font à l’inverse leur boulot de A à Z. Conclusion : tout l’accès à Grenoble par la rocade s’en retrouve bouché, car ce ne sont pas moins de 3000 à 4000 contrôles à l’entrée. Et ces braves gens habitent généralement en-dehors de Grenoble, dans des banlieues paisibles et verdoyantes (c’est curieux, mais les plus ouverts au travail sont d’ailleurs ceux qui viennent en vélo ou à pied au taf). Encore une preuve de l’irrationalité d’une vision sécuritaire du contrôle social. Alors moi, je m’amusais : comment voulez-vous qu’un homme dans une guitoune, situé à 4 ou 5 mètres puisse distinguer mon visage quand je passe à vélo en posant mon doigt sur la date de péremption de mon badge ? Réponse : il ne peut pas. Et je rentrais comme ça pendant des mois (jusqu’à ce qu’on m’attrape et m’enjoigne d’aller impérativement refaire mon badge), sachant pertinemment que je ne risquais rien. Mais personne d’autre que moi, y compris chez les thésards, n’aurait osé le faire : le flic est avant tout dans la tête de chacun, on peut faire le rebelle et le fanfaron, mais on montre son badge au gardien à l’entrée, et on baisse la tête quand le chef dit quelque chose.

Vers la fin de ma thèse, j’ai présenté mes travaux devant un parterre de chercheurs du LETI qui travaillaient plus ou moins tous en relation avec mon sujet, sans en avoir forcément grand chose à faire. Dans ce petit monde, tout est cloisonné. Ce n’est pas forcément lié à l’oppression du travail, mais tout simplement, les techniques devenant de plus en plus complexes (je n’ai pas dit compliqué, les deux mots sont différents), les domaines de spécialisation deviennent de plus en plus pointus. Malheureusement, je n’avais pas encore lu Jacques Ellul à l’époque ! Et chacun fait sa soupe dans son coin sans forcément savoir ni comprendre ce que fait son voisin d’étage. Car si tout le monde parle français (ou un anglais qui n’est certainement pas la langue de Shakespeare, mais un sabir technique pour initié), tout le monde ne maîtrise pas le vocabulaire technique et anglicisé de son voisin. Moi par exemple, je testais des dispositifs et j’essayais de modéliser sur ordinateur leur comportement. Mais je suis incapable de comprendre ce que font des amis en optique, en télécommunications, ou même quand il s’agit d’assembler les mémoires que je teste pour créer une puce que l’on installera dans un ordinateur. Je ne connais pas les techniques de fabrication de ces transistors que je teste. Et je n’ai aucune idée des enjeux industriels, économiques ou même politiques liés à tel ou tel programme de recherche. Les équipes de recherche vivent dans le brouillard, à tel point qu’il existe au LETI (et dans tous les grands instituts de recherche appliquées) ce que l’on appelle de la « veille technologique » : des gens scrutent attentivement les revues spécialisées, les symposiums et les conférences, pour savoir ce qui se fait, ce qui se dit, et comment on envisage la micro-électronique dans 2, 5 ou 10 ans (10 ans étant, dans ce milieu là, du très très très long terme. Quand je pense qu’en Normandie, jusqu’au XIXème siècle, un père qui avait une fille coupait un arbre à sa naissance pour en faire une armoire le jour de son mariage 15 ou 20 ans après, et que dans notre domaine, 2 ans est vraiment une longue période. Mais les priorités ont changé et nous vivons désormais dans un monde « moderne », non ?)

À la fin de ma présentation, une des rares questions qui me fut posée était « envisages-tu une application militaire de ces dispositifs mémoires, pour par exemple programmer les plans de vols des avions de chasse ». J’avoue que ça m’a totalement surpris, d’autant plus que la question m’a été posée par une femme (totalement « dégenrée » !). Que vouliez-vous que je réponde ? Remarquez, à la première présentation que j’avais faite en arrivant en thèse devant un parterre de chercheurs (qui faisaient d’ailleurs plutôt de la gestion administrative) on m’avait posé une seule question : « Les procédés que tu nous présentes sont-ils brevetables ? ». Pas mal non plus. Mais à part ça, je faisais tout cela pour « la grandeur de la science » n’est-ce pas ?

Le plus prodigieux pour moi, c’est de voir combien nous sommes là-dedans nos propres flics. Par exemple une réforme en thèse nous oblige à assister à 120h de cours sur 3 ans (ces 120h étant supprimés en DEA, on les met en thèse), ou bien à un certain nombre d’heures correspondant à des crédits. J’ai assisté à environ 40 heures, car après 5 ans de cours rébarbatifs, je n’avais plus envie de me soumettre davantage. Pourtant, les 120 heures de cours étaient obligatoires pour présenter ma thèse : je n’ai pas été inquiété. J’oubliais d’aller au labo, bien que toute absence doive être justifiée : je n’ai jamais été inquiété. Et pourtant, on a énormément peur de sortir du rail. L’anti-conformisme est apprécié (ou toléré), mais dans le strict respect de règles et de tabous, bien délimités. Appelons ça de « l’anti-conformisme conformiste ». À la fin, ma tutrice n’arrivait plus à me faire revenir au bercail : je rédigeais ma thèse chez moi. Je n’avais pas du tout besoin d’aller au labo. Une connaissance s’était suicidée (et un jeune de plus en moins, comme on dit ! Quelqu’un qui se sentait encore moins à sa place que moi) et j’avais besoin de réfléchir. Mes activités militantes ou autres, me prenaient de plus en plus de temps. C’était dans ces activités que je m’épanouissais : discuter, réaliser des choses par soi-même pour les autres, s’occuper d’enfants et les faire rêver, réfléchir sur la décroissance et les pratiques libertaires, voir d’autres pratiques quotidiennes, d’autres façons de vivre via les gens que je rencontrais dans des squats (les seuls lieux, ou presque, qui restent des lieux d’innovations sociales et culturelles à mon humble avis), des manifestations, des repas de quartier ou au café du coin. Bref, fréquenter un tas de personnes différentes dans des lieux et des situations non soumises à la pression de l’argent ou de la performance. Car la plupart du temps, les ingénieurs et chercheurs vivent en vase clos. Ils forment une sorte de microcosme. Et une loi sociale bien éprouvée, mais totalement méconnue de ces gens montre qu’en général on imagine le monde social en fonction de sa propre vision des choses. Et comme ils ne lisent pas, ils imaginent que la plupart des gens en France (le reste du monde n’existe que peu) ont une vision technicienne du monde, et ultra-scientiste.

Je fus donc convoqué pour une réunion à trois avec ma tutrice et mon chef de labo, un ancien gauchiste (sa tête figure dans un vieux Charlie Hebdo ancienne formule : il s’était fait tabasser par des flics à l’époque, dixit un vieil habitué du CEA) qui maintenait une poigne de fer sur son labo (comme beaucoup de cette époque). Celui-ci se borna à me rappeler les lieux communs : nous formons une équipe, le travail de recherche est un travail d’équipe, ceux qui ont eu le prix Nobel pour le premier transistor en silicium travaillaient en équipe, et surtout, en étant en dehors du CEA, si j’avais un accident, ils n’étaient pas couverts et lui, le chef de l’équipe, serait responsable. Il ne faut jamais oublié qu’en plus d’être un grand centre de recherche, le CEA est aussi un grand centre administratif : tout doit être noté, la moindre demande doit être cosignée par des personnes dont le nombre va de deux à une petite dizaine !

Quand on y réfléchit un peu, on se rend compte que tout ce que nous produisons dans ce que l’on appelle « les technologies de l’information » sert essentiellement à ceux qui les produise et font de la recherche dessus : améliorer la puissance des ordinateurs, la vitesse des télécommunications, compresser de manière plus performante les données, miniaturiser les portables, créer moult gadgets (des appareils photos dans les portables, voilà ce qui va améliorer le sort du genre humain ! Et des écrans plats : assurément la plus grande invention depuis le fil à couper le beurre !)

Après ce monologue à trois, nouveau un face à face avec ma tutrice. Et pour une fois, je tins tête. Et peut-être même pour la première fois de ma vie : je mettais ma démission dans la balance. Ça la calma tout de suite. Elle me demanda si je déraillais. Comme j’étais son premier thésard, cela la fichait mal vis-à-vis de ses co-équipiers, non ? Alors on me fout la paix. Et je me sens bien mieux, maître de ma vie. Pour une fois, ça fait du bien !

Ma thèse, je l’aurai, avec une mention très bien, moi, convaincu pendant trois ans d’avoir fait un travail lamentable, grâce surtout aux remarques de mon encadrante, qui se déchargeait de son stress sur moi en me pourrissant la vie. Mon jury de thèse était quand même bien arrangé : les deux personnes chargées d’examiner mon opus travaillaient avec nous, et le président du jury m’avait suivi durant ma thèse. Mais beaucoup des thésards sont dans ce cas. Il s’agit plus d’un exercice formel que d’autre chose. Nous sommes entre nous. Et rejeter un des nôtres tendrait à prouver que nous pouvons nous tromper. Une fois qu’on l’a compris, on peut faire n’importe quoi : on n’est jamais viré ! Je me souviens d’un chercheur qui ne supportait plus de travailler dans le même bureau qu’une chercheuse (nous travaillions à l’époque à deux par bureau). Il l’a harcelée par mail interposé (en étant face à face dans le bureau, pour vous dire l’esprit qui règne là-bas) afin de se faire muter dans un autre service ! Ambiance !

Après, ce fut les Assedic. C’était ma motivation pour terminer. J’ai soutenu ma thèse deux mois ou trois mois après la fin de mon contrat de travail, ce qui signifie que la fin de mon travail a été financée par les Assedic. Là aussi une pratique courante. Pour ceux qui doivent continuer plus longtemps, on essaye généralement de leur trouver un poste (Assistant Temporaire d’Enseignement et de Recherche, ATER, ou des CDD, ou un stage). La précarité s’est installée aussi dans le milieu de la recherche : prenez un homme ou une femme entre 25 et 30 ans, qui a durant sa thèse gagné entre 980 € (pour une bourse de l’Éducation Nationale, mais ça a été réévalué depuis ma sortie de thèse) et 1800 €. Et parfois, les bourses les plus élevées ne sont pas les plus intéressantes : les bourses régionales par exemple, ne font pas cotiser au chômage ni à la retraite. Mais il est vrai que dans d’autres domaines (sciences humaines, sciences sociales, musicologie ou autre) il n’y a pas de bourse du tout.

Une autre chose à remarquer sur le travail dans ces milieux, c’est l’aliénation : certaines personnes, payées confortablement pour 35 heures, font parfois 40 ou 50 heures, ce qui ramène leur salaire horaire bien plus bas. Elles travaillent le week-end chez elles (ou le font croire), finissent leurs rapports le soir (ou le font croire). Bien sûr, ce n’est pas la mine, mais cela démontre encore une fois comment chacun est son propre flic, combien nous sommes prêts à nous soumettre alors que rien ne nous y oblige formellement : les flingues à l’entrée tiennent plus du folklore symbolique que d’autre chose. Mais il y a là pour moi une chose très importante : toutes ces personnes travaillant dans ce milieu sont très ignorantes du monde tel qu’il est. Cette ignorance se cache derrière l’arrogance de travailler dans un domaine symboliquement valorisé dans notre société (le « high-tech »). Et peu de gens comprennent qu’elles se font avoir comme les autres. Je parlais de la précarité des jeunes chercheurs, mais il y a plein d’autres axes.

Alors, pourquoi ai-je quitté le CEA ? Tout d’abord parce que la façon de travailler ne me convenait pas : trop hiérarchique, trop individualisée. Aucune prise sur les décisions d’orientation de la recherche (qui n’a, dans le domaine que j’ai fréquenté, de recherche que le nom !), aucune vision de ce à quoi cela sert. Une arrogance de caste (je n’ai pas dit de classe !) qui, sous prétexte d’un bon diplôme universitaire technique, croit détenir la seule véritable vision du monde (une vision techno-scientifique, faite de progrès qu’on n’arrête pas mélangée à un humanisme creux en général). Peu de rencontres en dehors du cercle d’amis travaillant dans le domaine. Peu de lectures sur des sujets politiques, sociaux, économiques, philosophiques ou religieux. Pourtant, je témoigne que certaines personnes à l’intérieur de ces laboratoires restent humaines et correctes. Mais je pense qu’elles se sentent prises en tenaille entre d’une part une critique d’un système technicien qu’elles prennent comme une attaque personnelle et l’envie d’être utiles à la collectivité. La meilleure façon de savoir ce qu’elles pensent seraient de pouvoir discuter avec elles dans des endroits neutres, et non pas lors de raouts organisés par telle ou telle institution. De toute façon, les quelques personnes intéressantes dans ces labos ne sont pas dupes et fuient comme la peste ce genre de célébration. George Orwell les aurait qualifiées de « criminels de la pensée ». Nous, nous disions simplement qu’elles n’étaient pas « corporate ». D’autre part une administration et une vie quotidienne qui se déroulent à l’intérieur de ce microcosme (le soir, on se fréquente entre soi généralement) font qu’une certaine peur règne : faire le fanfaron en réunion est possible, voire souhaitable pour détendre l’atmosphère, mais une critique en règle, de l’intérieur, de la façon de procéder semble impensable pour la majeure partie d’entre eux. D’autre part à mon avis, il n’y a rien à attendre (ou peu) de ceux qui, ayant trop sacrifiés pour accéder à certains échelons, devraient accepter de reconnaître qu’ils se sont trompés. Quant aux « criminels de la pensée », s’ils n’ont pas la possibilité de déserter (hum ?), il leur reste celle d’informer le public sur les malfaisances de leur institution.

Une autre raison, c’est que ce à quoi j’œuvrais me semblait inutile, voire dangereux. Deux débouchés s’ouvraient pour mon travail : une application militaire (à long terme visiblement), et une application « gadgetale » : nouveaux téléphones portables faisant appareil photo, nouvelles applications pour les ordinateurs portables, pour la voiture, pour des machins et des trucs dont la majeure partie de la population mondiale n’a pas besoin, voire pas envie. De la mort, et du divertissement, c’est-à-dire cette activité humaine qui, au contraire du jeu, nous empêche de réfléchir à ce que nous voulons être, et nous distrait sans jamais nous faire songer à notre vie. Le tout réalisé dans une ambiance faite de rapports à rendre, de « deadlines », de réunions inutiles, de tensions permanentes entre équipes, de grandes gueules passant en force. Tous ces gens, tout ce temps, tout cet argent dépensé en somme pour quoi ?

J’ai terminé mes études quand les premiers travaux autour de Minatec ont commencé. J’ai de très bons amis, sur lesquels je sais pouvoir compter dans ma vie personnelle, et qui comptent pour moi, dans ces structures de recherche ou dans ces industries high-tech. De temps à autre, nous discutons des dangers de la société technicienne, de son confort. Mais le confort est-il un projet politique ? Ils écoutent ce que j’ai à dire, et ils désirent être utiles, mais ils ne savent pas quoi faire. Pour eux, agir collectivement au sein de leur travail semble déjà une utopie. Moi, j’ai choisi de partir, de refuser de collaborer plus longtemps. Mais si j’ai fait ce choix, c’est moins parce que j’étais « contre » quelque chose (à l’époque, je découvrais juste Ivan Illich qui m’a apporté plein de chose dans la réflexion sur ces problèmes. J’ai lu Jacques Ellul un peu plus tard encore) que parce que j’avais envie d’autre chose dans la vie. Certes, si j’étais resté, j’aurais eu ma place, un bon salaire, 35h, les RTT, un travail pas trop fatigant et des collègues avec qui discuter de sujets qui ne m’intéressent pas plus que ça. Mais pour moi, je le vois plutôt comme le prix de mon silence. On parle beaucoup d’éthique dans ce milieu. Comme partout, plus on parle de quelque chose, moins on a cette chose. Mon éthique personnelle m’interdit d’avoir ce genre de comportement et ce genre de rôle dans la société. J’ai choisi le chômage (et pourtant, j’en avais encore peur à l’époque, de ce chômage) plutôt qu’une place à 2000 € par mois, car cette somme était le prix de ma résignation à l’ordre établi. Mon prix d’achat quoi. De la corruption.

De plus, à force de fréquenter d’autres personnes n’ayant pas de formation technique avancée (ça existe !), je me suis rendu compte à quel point toute cette recherche technico-scientifico-industrielle était incompréhensible pour le citoyen ou la citoyenne. Et je me suis rendu compte aussi à quel point les chercheurs que je fréquentais n’avaient pas plus d’idées sur les implications politiques et sociales de leurs recherches que le quidam de la rue. Et qu’avant de continuer à foncer dans le mur, il vaudrait mieux réfléchir au « pourquoi » plutôt qu’au « comment ».

Une dernière chose : il y a quelques jours, un ancien de ma promo d’école d’ingénieur, qui travaille encore pour Sagem-Défense (mais il va bientôt partir) me disait : « Tu sais, les équipes de projet, tu leur demanderais de travailler sur autre chose, les gens le feraient ». C’est cela le pire : personne ne prend la peine de demander autre chose. Tout le monde attend que le voisin fasse le premier pas. Tous ces braves chercheurs aimeraient travailler sincèrement pour le bien de la collectivité, faire venir des enfants dans les labos, ne pas bosser pour l’armée, réduire les pollutions au strict minimum (même si, je suis désolé pour tous ceux qui ont un portable ou un ordi, il faudra en tolérer un peu !). Mais ils sont des rouages. Ils ne sont pas « responsables » des axes de recherche. Ils ne sont pas libres. Et ils ne le savent pas. Mais je ne leur en veux pas : j’ai été longtemps comme eux, sans comprendre pourquoi j’étais si mal dans ma peau.

Comment vont-ils réagir à la lecture de ce texte ? Mes amis me connaissent, ils respectent mes choix comme je respecte les leurs, et ils ne seront donc pas surpris. Et pas forcément en désaccord. Les autres diront que c’est excessif, caricatural, insultant, mais il n’est pas sûr qu’ils lisent jusqu’au bout : ils n’ont pas le temps.

Pour ma part j’ai tourné le dos à tout ça. Après 23 mois aux ASSEDIC et quelques mois au RMI, j’ai ouvert en janvier 2006 un local au 59 rue Nicolas Chorier, dans le quartier Saint-Bruno à Grenoble. Ce lieu me permet de rencontrer beaucoup de monde, issus de milieux divers, de participer à la vie sociale et politique de ma ville et de mon quartier tout en gagnant ma vie et en essayant à mon échelle de changer les choses. Je ne dis pas que c’est la voie à suivre pour tous. C’est la mienne. J’en suis très heureux, bien plus que quand je faisais partie de cette élite high-tech. Ce qui me rassure néanmoins, c’est de savoir que de ma promotion d’école, nous sommes plusieurs (je dirais environ 10 %) à avoir fait ce choix de la désertion, en devenant profs, photographes, animateurs associatifs, que sais-je encore. Nous avons franchi le pas. Et d’autres, j’en suis convaincu, résistent individuellement de l’intérieur. À eux désormais de résister collectivement aux choix de recherche faits par leur hiérarchie et par la techno-industrie et d’informer la population sur la réalité des activités de recherche et de développement menées au sein de ces structures.

Auteur : PMO

Source : grenoble.indymedia.org

Droit de la propriété intellectuelle, un chantier ouvert


En signant un accord avec YouTube pour permettre aux internautes créateurs d’utiliser ses clips et ses chansons, Warner Music remet en question le droit d’auteurs que défendaient jusqu’alors bec et ongles les majors de la musique. Sans aller au bout de la logique…

Ce n’est pas un scoop : depuis la mise en réseau de millions d’internautes, la propriété intellectuelle est soumise à rude épreuve. Pour la défendre, les détenteurs de contenus, les auteurs d’œuvres de l’esprit ont d’abord traité les contrevenants de « pirates » et les ont poursuivis.

Puis ils ont fait en sorte que leurs pays adaptent le droit d’auteurs à l’ère des échanges dématérialisés. C’est chose faite depuis cet été en France, après le vote, ô combien discuté, de la loi Droit d’auteurs, droits voisins dans la société de l’information (DADVSI).

Mais l’édifice hérité de Beaumarchais ne semble pas consolidé pour autant. Faute d’endiguer la vague des nouvelles pratiques qui se sont installées sur le Net, les acteurs économiques cherchent désormais à en tirer profit.

En France, les labels indépendants réunis au sein de l’UPFI (Union des producteurs phonographiques français indépendants) laissent entendre qu’à terme, si la loi DADVSI se révèle inefficace pour remettre les internautes sur la voie de l’achat en ligne de musique, il faudra repenser les modèles économiques, et trouver des compensations dans des modes de rémunération plus collectifs.

L’initiative prise par Warner Music est à cet égard spectaculaire: le groupe vient d’autoriser les usagers du site communautaire YouTube à utiliser et même à détourner ses clips et ses titres pour leurs propres créations musicales et vidéo. Moyennant un partage des revenus publicitaires avec YouTube. Et voilà certains des plus ardents pourfendeurs du maintien des règles du droit d’auteur sur Internet qui s’insurgent de voir une major gagner de l’argent sur le dos des internautes créateurs qui, dans l’accord Warner-YouTube, ne sont pas invités au partage des recettes.

Dans un autre registre, la presse belge vient de remporter une victoire sur Google, condamné par la justice pour avoir publié ses articles sur Google News sans autorisation. Mais pour les éditeurs belges, la question était moins faire retirer les liens de Google News vers leurs articles que d’obtenir rémunération, ont fait savoir certains de leurs représentants.

Quant au droit moral de l’auteur de l’œuvre originale, sa capacité à refuser son exploitation dans un environnement qu’il n’a pas choisi, nul ne semble s’en soucier. Le droit « exclusif » de l’auteur à autoriser la communication de l’œuvre n’est-il pas, pourtant, au fondement même du droit d’auteur ? Les nouveaux modèles économiques qui tentent de monétiser les échanges sur le Net l’ignorent…

Si l’évolution des technologies et des usages rend cette remise en cause inéluctable, alors c’est tout le statut des créateurs qu’il faut revisiter de fond en comble. Entre Warner Music qui accepte le détournement d’une œuvre, quel qu’il soit, contre rémunération, ou les défenseurs du droit des internautes à consommer et utiliser des œuvres comme bon leur semble et gratuitement, personne n’aborde cette question de front.

C’est pourtant toute l’économie de la création qui repose sur l’unicité des « œuvres de l’esprit » qui serait alors à remettre en cause. Mais de ce chantier qui ébranlerait d’autres piliers de l’économie de marché, personne ne s’aventure à annoncer l’ouverture.

Auteur : Isabelle Repiton

Source : www.latribune.fr