L’IA peut-elle être créative ?


La créativité est souvent vue comme l’ultime frontière des machines. Si de nouvelles technologies permettent aux réseaux de neurones de produire des oeuvres, cela n’en fait pas pour autant des artistes.

« Vous n’êtes pas des artistes. » Lorsque les membres du collectif français Obvious ont présenté des tableaux générés par un algorithme aux galeries parisiennes, début 2018, le moins que l’on puisse dire est que l’accueil fut plutôt circonspect. « Le fait qu’une machine ait participé à la création, ça suscite des réactions fortes, raconte Gauthier Vernier, membre du collectif. Mais quand on explique notre démarche, ça va mieux. » Du 25 au 28 octobre, une de leurs oeuvres sera mise aux enchères chez Christie’s , à New York, dans l’enceinte du mythique Rockefeller Center. Le « Portrait d’Edmond de Belamy » est estimé entre 7.000 et 10.000 euros. Certains diront que c’est une arnaque. Peut-être, mais une belle arnaque.

Gauthier Vernier et ses compères Pierre Fautrel et Hugo Caselles-Dupré – vingt-cinq ans tous les trois – ont mis au point un algorithme de génération d’images en utilisant une technologie connue sous le nom de GAN (« generative adversarial networks »), développée à l’université de Montréal à partir de 2014. La première partie de l’opération a consisté à nourrir le système de 15.000 portraits, du XVe au XXe siècle, pour qu’il en apprenne les règles. « Généralement, c’est une personne, de face, il y a des yeux et un nez », précise avec pédagogie Pierre Fautrel ; ce qui est évident pour nous ne l’étant pas pour la machine.

Ensuite deux algorithmes se font face : l’un génère des images selon ce qu’il a appris, l’autre est censé deviner si c’est l’oeuvre d’une machine ou d’un humain. Le but du premier est de duper le second. Quand il y arrive, on obtient un tableau « original » : « Il y a une variable aléatoire dans l’algorithme, précise Gauthier Vernier. C’est le meilleur moyen qu’on a trouvé pour imiter la créativité. » Après, il ne reste plus aux complices qu’à choisir les portraits qui leur plaisent parmi tous ceux qui ont été produits, et à afficher un prix de vente en milliers d’euros. Ils ont déjà trouvé un acheteur et sont actuellement en négociation avec deux autres.

Un précédent chez Google

La vente chez Christie’s sera la première à présenter une oeuvre entièrement générée par une IA, mais il y a eu un précédent avec des images réinterprétées par des réseaux de neurones. En 2016, Google avait organisé une vente aux enchères à San Francisco , et certaines oeuvres avaient été adjugées de 2.200 à 8.000 dollars. Les créations avaient été produites avec l’aide d’un artiste et grâce à différentes techniques, dont la plus populaire est DeepDream. Il s’agit d’une IA de reconnaissance visuelle que l’on inverse pour lui demander de trouver des choses dans des images qui n’en contiennent pas, et de les faire apparaître : chiens, chats, poissons, etc. Le résultat est psychédélique, et le procédé se revendique même comme un mouvement sous le nom d’« inceptionnisme » (en hommage au film de Christopher Nolan « Inception », sorti en 2010). Certaines d’entre elles utilisaient une autre technique : le transfert de style, il permet de donner à une vulgaire photo les airs d’un Van Gogh.

Un outil développé par Cambridge Consultants et NetApp, et nommé d’après le célèbre Vincent, propose la même recette. Comme pour Obvious, le système utilise des GAN et a été nourri de milliers d’oeuvres. Mais, dans ce cas, un humain trace des traits sur un écran – charge à l’IA de les remplir avec les teintes et la patte d’un « véritable » artiste tels Géricault, Morisot ou Degas.

« Je ne crois pas que la machine crée quelque chose, indique Monty Barlow, directeur de l’apprentissage machine chez Cambridge Consultants. Elle prend un domaine dans lequel les humains sont suprêmement bons et elle trouve les mécanismes derrière. Mais il faut toujours que nous lui donnions une entrée initiale. » A l’humain la pichenette divine. A la machine le travail fastidieux de remplissage.

Cette machine dans ma tête

C’est exactement l’opinion d’André Manoukian . Avec sa start-up Muzeek, le musicien star de la télé et de la radio propose de générer automatiquement des morceaux en fonction d’arrangements définis par une personne ; qu’elle joue trois notes au piano, au banjo ou qu’elle les siffle. « C’est pour multiplier le talent du compositeur. Comme dans l’atelier d’un peintre de la Renaissance, il y avait 50 lascars à son service. Aujourd’hui, ce sont des robots. »

En musique, la présence des machines est sans doute mieux acceptée du fait de sa nature : « A l’origine de notre gamme occidentale, il y a des proportions pythagoriciennes. » Bach avait même créé un jeu algorithmique avec sa dernière fugue. OEuvre inachevée dont André Manoukian et certains spécialistes estiment que l’idée était d’aller au bout en fonction des notes précédentes et des autres fugues du compositeur allemand, de la même manière qu’une fonction mathématique prolongerait une courbe. « Notre travail s’inscrit dans la suite du travail de Jean-Séb’. »

Cinéma et littérature n’échappent pas au déferlement de l’IA, mais avec des résultats plus contrastés. Le livre « 1 the Road » (Jean Boîte Editions, 2018) a été concocté par un réseau de neurones nourri littérairement par des classiques américains et visuellement par les paysages parcourus par Kerouac. « Passablement ennuyeux […], au confluent du haïku répétitif, du gag potache et du vertige de l’automatisation », selon la journaliste du « Monde » Nicole Vulser.

Le scénario du film « Sunspring » (2016) a été généré par une IA, mais tourné et joué par des humains, et la performance d’acteur est à saluer tant les répliques n’ont ni queue ni tête – avec le langage, l’absurdité saute aux yeux. Il est amusant pourtant d’y chercher des références. A tout prix, nous voulons nous raccrocher à quelque chose pour comprendre ce que la machine veut dire.

C’est l’enjeu de la création en soi. Elle ne naît pas ex nihilo et s’inscrit toujours dans une histoire : « Il manque un ingrédient crucial à l’IA, c’est d’être liée à notre culture, selon Doug Eck, chercheur chez Magenta, le programme de Google dédié à l’apprentissage automatique et aux arts. Warhol n’aurait pas eu de sens dans la France du XVIIIe siècle. » Et un Botticelli n’aurait aucune originalité aujourd’hui. Le sens nous échappe quand la machine ne colle pas assez à nos standards historiquement situés. Si elle arrive à les reproduire, alors elle a gagné. Mais elle risque de verser dans le cliché, de n’avoir aucune originalité, donc de perdre. La créativité demande une variation paradoxale : susciter chez autrui quelque chose (sentiment, idée…) qui a toujours été là, mais qu’il n’a jamais exprimé. Si un ordinateur est finalement capable de cette prouesse, l’intention d’en faire une oeuvre revient toujours à l’humain.

LES GRANDES DATES

XVIIe siècle Le jésuite Athanasius Kircher imagine une machine à composer de la musique, « arca musarithmica », et une autre qui en joue : un orgue activé par un système hydraulique.
XVIIIe siècle Apparition des serinettes, ancêtres des orgues de barbarie.
1956 « CYSP 1 », sculpture cybernétique à déplacement autonome, par Nicolas Schöffer.
1968 L’exposition « Cybernetic Serendipity » à Londres présente des oeuvres créées avec l’aide ou par des machines.
2014 Ian Goodfellow (aujourd’hui chez Google) et ses collègues de l’université de Montréal introduisent les réseaux antagonistes génératifs (« generative adversarial networks » ou GAN).
2016 Sortie sur Internet du court-métrage « Sunspring », dont le scénario a été écrit par un système d’IA.
2016 Vente aux enchères d’oeuvres générées avec l’assistance de systèmes d’IA de Google à San Francisco.
2018 Pour la première fois, une oeuvre entièrement générée par un système d’IA, « Le Portrait d’Edmond de Belamy » (collectif Obvious), est mise aux enchères chez Christie’s à New York.

UNE APPLICATION DANS LES IRM

Chercher une utilité à l’art est une quête bien inutile. Toutefois, les algorithmes utilisés trouvent des applications dans divers secteurs comme celui de la médecine. Nvidia, en partenariat avec la Mayo Clinic et le MGH & BWH Center for Clinical Data Science, deux institutions hospitalières américaines, a annoncé en septembre utiliser des GAN (« generative adversarial networks ») pour créer des images IRM d’un cerveau atteint d’une tumeur. Pourquoi ? Pour créer de nouvelles données à partir desquelles des systèmes d’IA vont pouvoir s’entraîner.

Car l’un des problèmes auquel se heurtent les ingénieurs est le manque de données. « Nous n’avons eu besoin que de 8.000 peintures pour le transfert de style, explique Monty Barlow, de Cambridge Consultants, mais il faut des millions d’exemples pour d’autres systèmes d’apprentissage profond. » Lui déclare également travailler avec des GAN pour fournir de nouvelles données à des systèmes de diagnostic de cancers.

(source = les Echos)

Un commentaire sur “L’IA peut-elle être créative ?

  1. Merci  Article fort intéressant que j’envoie à quelques artistes pour nourrir leur réflexion… Je serai sur POITIERS les 17, 18 et 19 octobre pour les 3 journées d’automne de « Créativité et Territoires ». Aurais-je le plaisir de vous y rencontrer ?  Vivent les inventeurs indépendants !!! André BrouchetAccélérateur de Connexions fertiles 06 08 68 86 98 01 71 24 64 64

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