Pour innover, allez au musée


Être iconoclaste est un qualificatif que l’on réserve souvent aux artistes, parfois aux innovateurs. Ce que l’on veut dire par-là en faisant référence à ces « briseur d’images » qui, au temps des empereurs byzantins, détruisaient toutes les représentations religieuses, c’est que l’artiste a pour rôle de rompre avec l’existant et le connu afin de proposer un autre regard. Pour cela, il repoussera les limites en multipliant les points de vue, cultivera l’embarras en remettant en cause les certitudes, mettra à mal une prétendue évidence en détraquant une assurance irréfléchie. C’est à cette condition que l’artiste aura pleinement rempli son rôle. En tous points, presque les mêmes missions que celles dévolues aux directions de l’innovation dans les entreprises. A charge pour les innovateurs de bousculer les icônes internes que constituent produis et services en proposant de nouvelles façons de s’ouvrir au monde.

Se former à l’innovation grâce aux artistes

A ce titre, les musées sont des lieux tout trouvés pour apprendre à regarder autrement et, à ce titre, se former à l’innovation. Pour qui sait flâner en concentrant son regard sur le potentiel « disruptif » d’une œuvre, on préparera son esprit à voir les choses non comme elles sont mais comme on rêve qu’elles puissent être. Peu importe l’époque à laquelle on s’intéressera. Les artistes se sont toujours essayés de réconcilier l’irréconciliable en remettant en cause les critères officiels du « beau », quitte à choquer et à se mettre en danger. Le talent de l’agitateur Marcel Duchamp en atteste quand, avec ses ready-made, il entend d’abord dénoncer le conformisme du marché de l’art et son esthétique présupposé. Marcel Duchamp casse les codes et invalide la version officielle de ce qui est « art » de ce qui ne l’est pas. Son célèbre urinoir redonne le pouvoir au spectateur en le laissant décider si ce qu’il voit mérite ou non d’être appelé « œuvre d’art ».

Musée d’Orsay, lab d’innovation

Le XIXe siècle fut propice à l’émergence de nombre d’artistes-innovateurs préoccupés à déplacer leur regard pour faire émerger une nouvelle peinture. Pour ceux qu’on surnommait avec dédain les « Impressionnistes », il s’agissait de bousculer le spectateur en faisant fi du réalisme photographique en vogue à l’époque préférant en cela une peinture sans contour, presque floue. Le Bal du Moulin de la Galette, peint par Auguste Renoir, joue avec les couleurs et la lumière en faisant perdre tout repère aux spectateurs pour mieux faire vibrer sa toile. Comble de la disruption, les Impressionnistes affirment haut et fort qu’ils ne croient pas en la lumière car celle-ci toujours modifiée par d’autres couleurs, d’où cet effet de taches sur leurs toiles.

Sans le savoir, Paul Gauguin possédait lui aussi nombre de qualités que l’on reconnait aux innovateurs. Il confia à son comparse de l’école de Pont-Aven, Emile Bernard, qu’il souffrait de cette « terrible démangeaison d’inconnu qui lui fait faire des folies ». Ces « folies », en tant qu’énergie créative, le poussa sans cesse à assembler des éléments composites (bois, jute, céramique, cire…) et à jouer avec les formes ou détourner les matériaux… bref, créer de l’inattendu et inventer de nouvelles fonctionnalités aux objets. Sans oublier de prendre de nombreuses libertés avec l’académisme artistique de l’époque, sans pour autant chercher à faire table rase de ce passé. En innovation, sans le recours à l’ancien, pas de surgissement du nouveau.

Morisot, Picasso, Basquiat, Pollock, Bansky…

Impossible de citer tous les artistes qui, au fil des siècles et de nos jours, ont fait œuvre d’innovation en inventant de nouvelles techniques picturales ou en créant les conditions transgressives dans le but que les regards évoluent. Que leurs résultats soient le fruit du pur hasard ou la conséquence de leur obsession du changement, tous ont tenté de bousculer l’ordre établi en faisant prendre conscience que le monde pouvait s’envisager et s’inventer de multiples façons. Que l’on innove en ayant son âme d’enfant sur le monde qui nous entoure (autoportraits de Picasso), en changeant de perspective (Jackson Pollock peignant ses toiles posées à même le sol), en misant sur une démarche subversive (les pochoirs militants de Bansky placés sur les façades) ou encore en brouillant les frontières entre intérieur/extérieur, privé/public, fini/non fini (Berthe Morisot)… au fond, il s’agit à chaque fois d’innover en faisant saillir des angles inaperçus pour provoquer des déclics dans les esprits de ceux confrontés aux œuvres.

« Innovation : toujours dangereuse », écrivait Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. « Souvent à l’initiative des artistes, pour le plus grand bien de l’humanité », aurait alors pu lui répondre tout de go Renoir, son contemporain.

(source: la tribune)

Un commentaire sur “Pour innover, allez au musée

  1. Le parallèle en l’artiste et l’innovateur est intéressant. Ce sont tous les deux des créateurs.
    D’ailleurs le cycle d’acceptation du changement s’observe de la même manière avec une première phase de réticence et de remise en cause du statu quo. A noter que pour certains artistes, cette phase a duré longtemps comme Vincent van Gogh qui finalement n’a été reconnu à sa juste valeur qu’après sa mort …
    A bientôt,
    Laurent

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.