Penser la technique


Gilbert Simondon développe une réflexion philosophique appliquée aux techniques, objets souvent délaissés ou assimilés aux êtres naturels. Un essai passionnant.

Titre : L’Invention dans les techniques. Cours et conférences
Auteur : Gilbert Simondon
Editeur : Seuil
Autres informations : Coll. Traces écrites, 349 p.

Gilbert Simondon (1924-1989), ce nom ne dira sans doute pas grand-chose au grand public, même habitué des librairies. Il est à vrai dire connu pour un ouvrage, sa thèse de 1958 intitulée Du Mode d’existence des objets techniques, plusieurs fois rééditée depuis. Sa pensée suscite pourtant aujourd’hui un regain d’intérêt, notamment sous l’impulsion d’un autre penseur de la technique, Gilbert Hottois, qui le tient «pour le philosophe français de la technique le plus original au XXe siècle». De ce regain témoigne aujourd’hui la parution d’un important cours de 1968 intitulé L’Invention dans les techniques, dans la belle collection Traces écrites au Seuil.

Le premier mérite de Simondon fut d’avoir élevé la technique à une dignité philosophique autonome: pour lui, la technique devait constituer un objet de réflexion en soi. Et ce, pour une raison somme toute simple : c’est que l’objet technique a ses lois de développement propres, qui ne sont pas celles des organismes naturels. Comme l’auteur le dit lui-même dans ce cours nouvellement publié, «la réalisation technique peut être étudiée comme n’importe quel aspect de l’activité; la technologie serait en ce sens une étude parallèle à la linguistique et différente de celle-ci».

Dans un style nécessairement rugueux (il s’agit d’une transcription de l’oral) mais objectivement très clair, Simondon retrace ici, à grands traits historiques, l’évolution de l’objet technique. Distinguant au départ entre l’outil, qui sert à agir sur quelque chose (comme le marteau), l’instrument, qui sert à prélever de l’information (une sonde), et les ustensiles ou appareils, comme les lampes, qui fonctionnent indépendamment de notre corps, Simondon développe sur cette base une foule de distinctions quant aux fonctions et à la structure des objets techniques qui ont sur le lecteur profane un effet de véritable révélateur, comme si s’ouvrait à lui un nouveau continent: celui des objets si proches de notre quotidien qu’on ne s’est jamais donné la peine d’y réfléchir… On ne peut ainsi manquer d’admirer comment l’aérage et le pompage, les turbines de basse chute, la brouette ou le transformateur toroïdal acquièrent le statut d’objets philosophiques à part entière. Il en arrive ainsi au concept de «réseau technique», dont le plus bel exemple est la mine, qui concentre une foule d’inventions qui ensuite se sont répandues dans le monde: chemin de fer, locomotive, machine à vapeur…

On est loin ici du verdict totalisant de Heidegger, qui parlait de la technique comme si elle était une. C’était parce qu’il n’en connaissait rien. Armé d’une vaste culture des objets techniques, Simondon les décompose au contraire dans toute leur variété structurelle et fonctionnelle, analysant les mille et une facettes de leur mode d’existence. Sa thèse centrale est de considérer que l’objet technique est une invention: thèse banale au premier abord, mais qui dans son vocabulaire veut dire qu’il est «l’un des aspects majeurs de la liberté en acte». L’objet technique n’est pas, à de rares et insignifiantes exceptions près, le fruit de la nécessité, mais celui de la liberté, qui s’exprime ici en capacité d’anticipation et de simulation mise en œuvre à l’occasion de la résolution d’un problème. Il est un objet mental.

L’invention fait émerger la nouveauté sur le fond des conditions (notamment techniques) déjà existantes. Il s’y joue un rapport spécifique entre le sujet et l’objet, qui n’est ni celui de la pure créativité, ni celui de la découverte scientifique. Ces riches et subtiles analyses s’opposent en partie à celles de Marx, qui résorbait la réalité technique sous la réalité économique. Simondon, c’est sa thèse, insiste sur l’aspect mental de l’activité technique, sans toutefois négliger les facteurs d’influence extérieurs, mais secondaires.

Quoi qu’il en soit, avec les cours de Simondon, la philosophie de la technique s’est enrichie d’un texte qui est plus qu’un simple outil de travail : un véritable instrument de connaissance.

Auteur : Mark Hunyadi

Source : www.letemps.ch


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