Des miettes pour la recherche française
La recherche scientifique française est en état d’asphyxie. Il ne s’agit pas ici de discuter pour savoir si nous dépensons 2,2 ou 2,4 pour cent du PNB pour la recherche, discussions auxquelles personne ne comprend rien (et qui, en outre, sont sans vraie signification car les divers pays ne mettent pas la même chose derrière le mot budget de recherche) ; il s’agit de problèmes plus concrets, de sommes bien plus modestes, mais qui doivent permettre aux laboratoires français de fonctionner.
Certes, depuis de nombreuses années, les scientifiques européens sont habitués à travailler avec des moyens et des salaires très inférieurs à ce qui se pratique outre-Atlantique, mais jamais ils ne se sont trouvés dans la situation actuelle.
Aujourd’hui, nous n’avons plus d’argent pour acheter le petit matériel scientifique, pour payer la réparation des gros appareils pour acheter les réactifs chimiques nécessaires aux expériences, pour permettre aux jeunes chercheurs d’aller présenter leurs résultats dans les colloques et les congrès internationaux, pour que les jeunes équipes recrutent et forment les indispensables techniciens (alors que pour une offre d’emploi se présentent 40 candidats). Songez que nous n’avons touché que le tiers de nos crédits 2003. Et la ministre nous promet qu’on touchera avant 2005 les crédits… 2002. On rêve !
Et qu’on ne me parle pas de médiocrité de la recherche française pour justifier cela. Notre laboratoire, par exemple, a été l’un des deux laboratoires de tête à l’échelon mondial depuis quinze ans et a reçu toutes les distinctions internationales distribuées dans la discipline des sciences de la Terre. Et nous ne sommes pas les seuls dans ce cas. Le laboratoire d’optique de l’École normale supérieure, dont la figure de proue est Claude Cohen-Tannoudji, est l’un des meilleurs du monde, couronné par deux prix Nobel. C’est en France qu’a été développée la physique de la matière molle autour de Pierre Gilles de Gennes, autre Prix Nobel. C’est en France qu’a pris naissance la théorie du chaos avec David Ruelle, Albert Libchabert, Pierre Coulet et Pierre Bergé.
C’est en France encore que Jean-Marie Lehn a inventé la chimie supramoléculaire qui lui a valu le prix Nobel de chimie, qu’Etienne Beaulieu a inventé le RUA, que Pierre Chambon a découvert les gènes d’organisation, qu’Alain Fischer a réalisé les premières expériences réussies de thérapigénie, qu’Albert Fert dernière Médaille d’or du CNRS vient de révolutionner la technologie des mémoires d’ordinateur, que pratique le chercheur le plus cité en mathématiques appliquées dans le monde, Pierre-Louis Lions, et bien d’autres encore que je ne cite pas, comme des équipes extraordinaires à l’Inra ou au CEA.
Non, la recherche française n’est pas médiocre. Je dis sans ambages que, si la recherche française n’avait pas existé, la science du XXe siècle ne serait pas la même !
Dans l’économie du XXIe siècle, le maître mot c’est innovation, invention scientifique ou technologique. Or, tout part de la recherche fondamentale. Ce n’est pas en bricolant une bougie qu’on a inventé l’électricité. Les États-Unis l’ont compris et font des efforts sans précédent pour leur recherche fondamentale. Que sera la France demain dans la compétition mondiale de la matière grise où la Chine et l’Inde s’apprêtent à jouer un rôle majeur ?
Comme est venu le dire à la télévision Pierre Gilles de Gennes, nos jeunes partent désormais vers les États-Unis ou le Québec. Ainsi, nous dépensons de l’argent pour former les futurs piliers de la recherche américaine. Les laboratoires français vont-ils, à leur tour, être obligés de faire appel à la National Science Fondation américaine pour financer leurs recherches, comme le fit le Prix Nobel Jacques Monod avant l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle ?
Les voix les plus diverses s’élèvent pour dénoncer la situation actuelle. Non seulement des chercheurs, mais des industriels. Jean-Louis Beffa, patron de Saint Gobain, parle d’une politique de Gribouille. Je gage que si Francis Mer était encore président de l’Association pour la recherche technologique, il n’aurait pas manqué d’être en tête pour protester contre la politique actuelle… qu’il exécute. Sans l’aide généreuse des industries privées qui, elles, ont compris les enjeux, les laboratoires français n’auraient pas passé l’année 2003 !
Je ne veux pas accabler la ministre déléguée à la Recherche, qui ne fait qu’exécuter les choix faits en haut lieu. Elle ne connaît pas la vie des laboratoires, leurs difficultés quotidiennes. Astronaute, elle a pris l’habitude de l’argent facile. Songez que chaque vol habité coûte à la France 30 millions d’euros, c’est-à-dire le prix d’un institut de recherche ! Alors, lorsqu’elle jongle avec les pourcentages de PNB, cela constitue pour elle des chiffres abstraits, sans chair, sans sueur et aujourd’hui sans larmes.
Faut-il pour autant considérer que la recherche française et son organisation sont parfaites et qu’il ne faut pas y faire de profondes réformes ? Certes non. Mais on ne reconstruira pas une recherche active sur des décombres de laboratoires et l’exil de jeunes de qualité. Quand il y a la sécheresse, on sauve les vies ; puis on parle de développer l’irrigation ! Réparez vite les dégâts. Ensuite nous parlerons réformes !
Je connais mieux que quiconque les lacunes de la recherche française. Son organisation parasoviétique, bureaucratique et sans flexibilité d’orientation thématique. Je sais que les liens avec l’université, d’une part, l’économie, de l’autre, sont encore insuffisants, que l’on gaspille de l’argent en gros instruments alors qu’ils devraient êtres construits par l’Europe. Je sais aussi que la législation des brevets handicape les chercheurs européens. Comme ministre, je me suis attaqué à tout cela. Nous avons fait la loi sur l’innovation qui permet aux chercheurs de créer leur entreprise (500 entreprises ont été créées) et, pour amplifier cet effort de rapprochement avec le monde économique, nous avons créé les réseaux de recherche technologiques en y associant recherche, grandes industries et PME (réseaux des gènopôles, des nanotechnologies ou portant sur la pile à combustible, etc.).
Nous avons aidé la recherche universitaire à reconnaître l’excellence à travers la création de l’Institut universitaire de France. Nous avons développé les infrastructures, construction de laboratoire avec le plan U3M, réseau des Maisons des sciences de l’homme, développement de l’autoroute de l’information Renater, la meilleure d’Europe, etc. Nous avons organisé des concours pour les jeunes chercheurs désireux de créer leur entreprise ou leur laboratoire. Nous avons réorienté la recherche en donnant notamment la priorité à la biologie, à l’informatique et aux matériaux, et en tournant le dos aux dépenses de prestige, et bien d’autres choses encore et à budget légèrement croissant, nous avons augmenté de 30% les crédits des laboratoires, c’est-à-dire l’oxygène de la recherche, en réorientant les budgets ! Et pourtant, pour moi, ce n’était qu’un début…
Qu’a-t-on fait depuis deux ans ? Ni réformes de structures, ni choix stratégiques. On s’est contenté de couper les crédits. Alors, s’il vous plaît, pas de débats philosophiques ! Pas maintenant ! Beau bilan ! Le général de Gaulle et Michel Debré doivent se retourner dans leur tombe.
Par Claude ALLÈGRE (Ancien ministre de l’Éducation nationale) [23 janvier 2004]
Source : www.lefigaro.fr
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