Devenir européen et défi prométhéen


L’Europe vit un moment important de son histoire. Le demi-siècle de l’intégration européenne s’est passé sous le signe de l’économique et peut être inscrit dans le bilan positif du XXe siècle. Dans ce siècle des régimes et idéologies totalitaires, de l’Holocauste, des deux guerres mondiales qui peuvent être considérées comme une seconde guerre de Trente Ans européenne, l’odyssée du projet européen apparaît comme une réussite indiscutable et singulière. La continuation de cette œuvre – et peut-être même sa survie – dépend à présent du dépassement critique et affirmatif à la fois de son acquis.

L’Union européenne s’interroge sur sa dimension politique, sur sa place dans le jeu global, sur son avenir, sinon sur sa « finalité ».

Les débats sur le traité constitutionnel et sur l’agenda de Lisbonne permettent de saisir l’ampleur des enjeux devant lesquels l’Europe se trouve.

Conséquence du long travail d’intégration et à travers les accessions successives des nouveaux pays membres, il s’est formé en Europe un espace de la paix, de la coopération économique et du droit commun. Michel Rocard a eu raison de souligner que c’est un succès formidable. Il s’est réalisé dans l’Europe divisée et dans le contexte des tensions de la guerre froide, mais l’élargissement de 2004 a permis de lui donner la dimension de l’unification de l’Europe, conformément à ce que pensaient les pères fondateurs de l’unité européenne et à ce que Robert Schuman a dit expressément.

Mais, dans la pensée des pères fondateurs, on retrouve une autre aspiration encore, soulignée par le nom même donné au corps créé cinq ans après la fin de la dramatique et déchirante guerre européenne : la communauté. Ce mot, qui n’avait pas de place toute faite dans le vocabulaire juridique et le discours politique modernes, est tout un programme : attaché d’abord à l’acier et au charbon, ensuite a l’économie et enfin simplement à l’Europe il annonce un projet qui entre dans les rapports humains de façon directe. Cette aspiration à créer une communauté a trouvé des chances nouvelles de réalisation au moment même de la disparition du mot dans l’appellation officielle de cet ensemble, quand l’union a remplacé la communauté.

En fait, dans la logique même du développement de cet espace de coopération, il y a l’avancement de l’esprit européen, dans la continuation de deux expériences communautaires du passé européen, de la chrétienté médiévale et de la république moderne des lettres. (…) Le grand débat mis en avant par la Convention sur la Charte des droits fondamentaux, et ensuite par la Convention sur la Constitution européenne, n’est qu’à ses débuts, mais on pourrait dès maintenant présumer qu’après avoir fait l’Europe il est temps de faire les Européens.

On ne dira jamais assez combien il était important que la réunification de l’Europe se fasse autour de l’idée de la liberté et de l’esprit antitotalitaire. Dans le devenir de l’Europe aussi bien que dans son projet d’avenir, la liberté est au centre même, a une force fondatrice, aussi bien dans le mouvement des « communes » urbaines que dans l’affirmation nationale du Risorgimento ou dans l’épopée napoléonienne. A l’aube du XXIe siècle la liberté servait bien la prise de conscience européenne.

Mais cette prise de conscience européenne s’ouvrait aussi sur la science. L’UE s’est dotée d’une économie puissante, assurant à sa population un niveau de prospérité assez remarquable. Les critiques de sa faiblesse sur la scène internationale l’appelaient « nain politique », mais n’avaient pas de doutes : elle est un géant économique. Dans la situation actuelle il y a un doute : est-ce que l’économie européenne n’est pas en train de perdre son souffle ? Le programme de l’agenda de Lisbonne voulait qu’elle devienne la plus compétitive du monde grâce à la priorité donnée aux sciences et technologies de pointe, en se fondant sur la société d’information, de connaissances, de savoirs. Ce qui est frappant et même dramatique ce n’est pas que ce programme soit resté lettre morte jusqu’au présent, mais qu’il ait fallu le formuler : ce qu’il postule était, en effet, l’essence même de l’expérience européenne et semblait propre à l’histoire européenne depuis l’an 1000 jusqu’à l’an 2000, dans ce millénaire auquel on donnait même le nom d’« européen ».

C’est bien l’esprit d’innovation qui semblait être intimement associé à l’Europe. Elle a su introduire des technologies nouvelles dans l’agriculture médiévale, utiliser la force du vent, développer les techniques militaires, créer des écoles et des universités, utiliser le charbon, le fer et l’acier, générer des révolutions industrielles, former des sociétés savantes et promouvoir les sciences, profiter de son propre génie d’invention et des inventions des autres civilisations. Ce n’est point un lien conjoncturel qui lie l’Europe à l’esprit prométhéen, cette soif d’apprivoiser tous les secrets divins, toutes les forces de la nature, cette force téméraire de dépasser ce qui est acquis, pour aller en avant : c’est bien l’essence de l’Europe.

Cette vocation a parfois fait défaut à l’Europe. Dans les caractéristiques que l’art du Moyen Age attribuait aux parties du monde, l’Europe était associée à la guerre, l’Asie à la richesse et c’était l’Afrique, celle des centres méditerranéens du savoir arabe, qui était associée aux sciences. A des époques diverses, les Européens se sont adonnés à l’art guerrier plutôt qu’aux sciences et à la culture. Aux yeux des Byzantins du XIIIe siècle, ils n’apparaissaient que comme des rustres incultes. Mais ce sont les sciences et l’aventure prométhéenne qui ont formé l’identité européenne.

C’est à la sortie de la première guerre mondiale, en 1922-1923, qu’un Edmond Husserl dans ses 5 essais destinés à une revue japonaise portant le titre de Kaizo (Renouvellement) présentait la manière dont la civilisation européenne entreprenait un « renouvellement éthicopolitique » et exprimait sa capacité de « l’éducation universelle de l’humanité ». C’est ainsi que la science européenne se proposait, d’après Husserl, de remédier à la crise de l’Europe exprimée par la Grande Guerre.

Un demi-siècle plus tard, après l’expérience de la seconde guerre mondiale, Hans-Georg Gadamer réclamait une réflexion sur le rôle de la science pour l’avenir de l’Europe. Il affirmait que « la science elle-même a déterminé l’Europe dans sa nature et son devenir historique, qu’elle définit les limites de ce qu’on appelle « européen ». (…) C’est dans la seule Europe que cette figure spécifique de l’esprit qu’est la science a pu se constituer en création de culture autonome et dominante. » Et Gadamer n’hésite pas à conclure que « le devenir de la science a formé l’Europe ».

On peut se poser la question : est-ce que cette foi dans la science prônée par Husserl et Gadamer en contrepoint aux convulsions de l’Europe du siècle passé reste encore valable maintenant, quand l’Université et la recherche en Europe se plaignent du manque des ressources nécessaires pour survivre et préserver leurs acquis et quand le prestige traditionnel des centres académiques européens semble décliner par rapport au potentiel intellectuel et technologique ? Je crois, au contraire, que nous vivons le moment d’une prodigieuse prise de conscience que l’Europe doit faire face au défi du temps et qu’elle en est capable. Le débat actuel sur l’avenir de l’Europe fait apparaître non seulement la nécessité de promouvoir la recherche et le développement (R & D) ainsi que les technologies de l’information et de la communication, mais aussi le besoin impérieux de considérer la culture et l’éducation comme priorités européennes : c’est bien elles qui définissent l’esprit européen dans un mouvement continu où les doutes et les certitudes ne s’excluent pas mutuellement. (…)

C’est dans la notion même de l’identité européenne qu’il faudrait introduire les sciences et les savoirs, l’inquiétude prométhéenne poussant vers le non-conquis ou l’inconnu, la culture du doute, la promotion de l’excellence de l’enseignement et de la recherche. Un tel débat fera progresser la construction européenne et permettra de faire progresser une politique européenne dans le domaine de l’enseignement et de la recherche. (…)

On constate que, dans le développement de la science, apparaît avec force une inquiétude éthique sur les limites de la recherche scientifique : cinquante ans après le débat sur l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins militaires, nous nous trouvons en face de l’interrogation majeure : y a-t-il une limite à l’intervention de l’homme dans la fabrique de la vie humaine ? Cela concerne le clonage ou l’ingénierie génétique.

Les processus de mondialisation mettent en relief deux profondes ruptures dans les sociétés contemporaines : entre la richesse et la pauvreté des peuples, et entre la tendance globaliste ou universelle et la réaction hostile à tout pluriculturalisme. Dans les termes de Karl Popper on pourrait dire qu’à la « société ouverte » à l’échelle aussi bien globale que locale s’oppose la « société tribale » prônant un fondamentalisme ethnocentrique basé sur l’égoïsme, sinon la haine, à l’égard de l’autre. On ne peut que s’inquiéter des attitudes de mépris et de l’hostilité à l’égard des immigrés dans une civilisation qui était ouverte et hospitalière à l’égard des autres et qui en tirait son dynamisme. (…)

Paul Valéry notait dans un de ses essais que, « dans le passé, on n’avait guère vu, en fait de nouveauté, paraître des solutions ou des réponses à des problèmes ou à des questions très anciennes sinon immémoriales. Mais notre nouveauté à nous consiste dans l’inédit des questions elles-mêmes, et non point des solutions ; dans les énoncés et non dans les réponses. »

L’Europe ne peut s’affirmer que dans la reprise du défi prométhéen, dans la volonté de placer les sciences au cœur de ses projets d’avenir.

Ce texte est extrait d’une intervention prononcée au cours du colloque « Science et conscience européennes » (25-27 novembre), organisé à Paris par le Collège de France.

Bronislaw Geremek, ancien ministre des affaires étrangères polonais, est professeur de civilisation européenne au Collège européen de Natolin (Pologne).

Source : www.lemonde.fr


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