Cela ne se fait pas de bouder son plaisir. Pour un industrialiste, les conclusions du rapport de Jean-Louis Beffa sur la « nouvelle politique industrielle française » vont dans le sens de la nécessité. Pour qui continue de penser qu’un pays comme la France ne peut pas se spécialiser dans les seuls services et qu’il doit, en conséquence, se battre pour sauvegarder une industrie dynamique, il faut se rallier à la politique beffaienne.
Si ce rapport contribue à ce que l’État et les grands groupes augmentent réellement les dépenses de recherche-développement du pays, ne nous en plaignons pas. Reste simplement à espérer que cette nouvelle Agence pour l’innovation industrielle, que le PDG de Saint-Gobain va mettre en place, soit habilement gérée et que les 2 milliards d’euros promis par Jacques Chirac ne seront pas gâchés.
Pourtant, le débat ne peut s’arrêter là. L’enjeu du rapport et le moment de sa publication sont trop considérables pour ne pas dire toutes ses réticences.
Le point de départ fait consensus. Toute une série de livres et de rapports viennent de tirer la même sonnette d’alarme que Jean-Louis Beffa : la France est à un tournant. L’A380 ne doit pas faire illusion, son industrie date. Ses efforts de recherche sont insuffisants et ils n’aboutissent pas. Sa croissance est structurellement devenue faible. Sa compétitivité a été sauvegardée ces dernières années, mais le proche avenir est menacé par les États-Unis d’un côté et par la Chine de l’autre. Que lui restera-t-il ?
GÉNIE NATIONAL
Jean-Louis Beffa apporte une réponse : relancer des « grands programmes », comme dans les années 1960 et 1970. Cofinancés par l’État et des grands groupes « pilotes », entraînant un réseau de PMI, ils vont permettre de construire des pôles de compétences dans les industries du futur.
La proposition est surprenante par son côté vieille recette. Que peut encore l’État en matière industrielle à l’heure de la mondialisation ? N’est-ce pas se tromper d’époque ?
Non, répond l’économiste Robert Boyer, membre essentiel de la commission Beffa. Il affirme depuis des années qu’il n’y a pas de modèle unique de capitalisme et que chaque pays doit trouver sa voie propre, en fonction de son génie national. Plutôt que de regarder vers les États-Unis, la France ferait bien de s’inspirer du Japon. Le rebond économique nippon s’explique par le réarmement technologique des grandes firmes industrielles, explique Robert Boyer. « Elles ont intégré qu’il leur fallait innover ou périr, elles ont appris à se coordonner entre elles lors de réunions dites « des conférences des présidents » et elles savent faire appel à l’État pour financer les recherches très avancées. » Ce nouveau modèle japonais correspond, poursuit Boyer, au génie français. Depuis Colbert, la France a su marier l’État, ses grands corps et les « champions ». Arrêtons de croire naïvement aux seules vertus du marché, recommençons ce que nous savions faire et que nous n’aurions pas dû abandonner.
Ces arguments ont du poids. Il est vrai que le rêve d’importer le modèle américain d’innovation par les PMI (les inventeurs dans leur garage) s’est soldé par un échec : les PMI françaises ne parviennent pas à devenir grandes pour des raisons multiples donc difficiles à corriger. Il est vrai aussi que l’État français n’aide que peu ses champions, hors le secteur de la défense.
Pourtant, au bout du compte, il nous reste trois fortes réticences.
1 – Le renouveau des groupes industriels nippons semble plus provenir de l’adoption des dures méthodes américaines de gestion – regardez le redressement de Nissan ! – que du secours de l’argent du gouvernement.
2 – Dans les « grands programmes » des années 1970, l’État n’était pas que financier, il était client. Les projets TGV, nucléaire ou téléphone s’appuyaient sur « un grand plan d’équipement territorial » comme le rappelle Elie Cohen, économiste qui est, lui, critique du rapport Beffa. Aujourd’hui, ce chaînon manque. Dès lors, explique le rapport « l’État n’est plus le Maître Jacques mais le catalyseur » : son aide permettra au groupe industriel de travailler sur des projets de long terme que, seul, il devrait abandonner parce que trop risqués. Soit. Mais ce rôle soulève mille questions : comment décider des domaines à aider ? En quoi l’État est-il bon juge ? En outre, si le projet de long terme s’avère un choix judicieux, le groupe n’aurait-il pas dû y investir de lui-même de toute façon ?
3 – Venons en au fond. La nouvelle « politique industrielle » se veut une rupture avec la caractéristique principale du capitalisme moderne du divorce entre le capital et les territoires, entre les multinationales et les États-nations. Le capital est libre d’aller et venir, la nation collée au sol, par définition.
INGÉNIEURS PAS CHERS
Dans la grande bagarre de la mondialisation, la France était parvenue à maintenir en vie un bon nombre de « champions ». La liste du CAC 40 est flatteuse, on y trouve beaucoup de groupes en solide position de numéro 1 ou numéro 2 mondiaux. Mais qu’en sera-t-il demain ? L’intérêt objectif d’un L’Oréal est la Chine plus que la France. La Chine où se trouve 1,3 milliard de clients et des ingénieurs pas chers. Rien n’assure que nos « champions » ne délocaliseront pas intégralement leurs labos et leurs usines aux États-Unis et en Chine dans vingt ans, ne gardant de la France que le nom et son image de luxe.
« L’objectif est de les retenir », dit Robert Boyer. Bien. Mais on peut se demander si l’intérêt de la France n’est pas plutôt d’attirer sur son sol des capitaux neufs, qu’importe leur nationalité, plutôt que de retenir des « Français » qui n’ont plus de Français que le nom. Le retard de la France dans la recherche n’est pas dû à l’État qui paie sa part mais à l’insuffisance des efforts privés. Asahi le fabricant nippon de verre consacre 4,2 % de son chiffre d’affaires à la recherche, Saint-Gobain 1 %.
Il faut subventionner nos champions. D’accord. Mais que font-ils pour la France ? Que lui offrent-ils en retour ? Les entendez-vous sur ses grands débats ? Les voyez-vous soutenir l’Europe ? Donnant-donnant, M. Beffa.
Auteur : Eric Le Boucher
Source : www.lemonde.fr
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