L’art n’a jamais eu besoin de plan social pour exister


J’ai visité avec intérêt l’exposition au Musée Rath «Découvrir-Re découvrir», et je me permets d’apporter quelques remarques constructives suite à ce que j’ai pût voir et entendre lors de la visite et de la discussion du mercredi 23 février. L’idée d’une exposition collective comme elle se fait dans plusieurs villes en Suisse (Lausanne, Berne, Bâle, etc.) est une idée intéressante, et j’y suis moi-même favorable à certaines conditions.

Le problème se pose concernant le lieu d’exposition : le musée est toujours un lieu de consécration finale de l’artiste qui couronne l’intérêt suprême de son travail. Dans ce domaine comme dans d’autres, que cela soit dans le théâtre, musique, sport, industrie, etc., la compétition est rude pour atteindre l’élite : s’autoproclamer artiste n’attribue pas le droit immédiat d’exposer dans un musée.

Lors de la discussion du mercredi 23 février, la situation économique du statut de l’artiste s’est révélée un point capital du discours tenu. il faut savoir qu’il existe aujourd’hui plus d’artistes que de collectionneurs, que l’artiste est d’abord un créateur, inventeur, chercheur et que toute personne qui s’engage dans cette vie doit avant tout le faire par vocation : il y a beaucoup de candidats, mais comme dans tous les domaines, peu d’élus. Pour être clair, je ne pense pas qu’il y ait plusieurs catégories d’artistes : il y a les Artistes avec un grand A et les autres.

Je suis contre l’assistanat à la création tel qu’il existe aujourd’hui. En France, le système des FRAC et les aides publiques ont appauvri l’art dans ce pays; le phénomène inverse s’est passé aux États-Unis, où chaque artiste développe une carrière de qualité en s’appuyant sur les lieux d’exposition privés, galeries ou institutions, qui ont non seulement un rôle de soutien mais aussi de diffusion au niveau local, national et international.

Les politiques doivent faire des choix, encourager la création, mais surtout celle des artistes qui le méritent. Si l’on veut subventionner tout le monde, cela se fait malheureusement au détriment de la qualité, de l’avant-garde, sans objectif commercial; aujourd’hui beaucoup d’œuvres ne méritent l’appellation «art contemporain» que parce que leurs auteurs sont actifs et de notre époque.

Une exposition d’artistes genevois peut tout à fait être intéressante si elle montre les artistes les plus créatifs. Un certain nombre fait carrière grâce à un travail intelligent et expose régulièrement en Suisse et à l’étranger. Pour que cela se renouvelle, il faut encourager la nouvelle génération qui arrive et qui fait progresser l’Art. La Suisse, il faut le savoir, est une des nations les mieux représentées à l’étranger au niveau de la scène artistique, ce bien que le pays ne soit pas un des plus peuplés !

Les artistes n’attendent pas l’aumône de l’État, ils veulent que les galeries, les musées, les Kunsthalle s’investissent dans la production et l’acquisition de leurs œuvres, avec l’objectif qu’elles soient montrées et collectionnées, qu’on leur aide à développer des projets et faire avancer leurs idées. D’ailleurs Laurent de Pury et Nicolas Noverraz l’ont dit, ils ont le virus de leur art et sont prêts à faire des sacrifices au bénéfice de leur passion.

Le militantisme commercial et le syndicalisme sont une perte de temps. L’investissement dans la créativité est un gain crucial pour le développement des idées et du travail des artistes.

Pour clore sur les expositions telles que celle évoquée, voici trois points qu’il paraît important d’améliorer pour développer au mieux ce genre de manifestation :

1) La sélection ne peut se faire sur envoi de dossiers seulement. Il est facile de se tenir au courant de l’actualité artistique locale, aussi les organisateurs doivent visiter les ateliers, les Écoles d’art, se rendre sur le terrain pour sélectionner et inviter les artistes méritants. Ils doivent pouvoir défendre leurs choix.

2) Il faut inciter un lieu d’art contemporain à organiser une exposition et à en défendre le concept, ce qu’ils le font déjà. Cet événement doit être réalisé sous la responsabilité d’un commissaire qui pourrait périodiquement sélectionner les artistes genevois intéressants à promouvoir en vue de les exposer, et leur assurer le soutien financier des Fonds de Décoration pour les aider à produire leurs œuvres; le Mamco pourrait être l’institution idéale pour acquérir ces œuvres, et de ce fait soutenir la scène artistique locale qui le mérite sur du long terme, si cela entre politiquement dans les vues de cette institution et qu’elle obtienne un budget dans ce sens.

3) Les artistes doivent retourner dans leurs ateliers pour réfléchir à leur travail ; certains doivent encore comprendre qu’ils ne vivent pas dans un monde différent du nôtre parce qu’ils sont artistes. L’intelligence de leur savoir fait leur avenir.

Je souhaite que l’on tire de cette exposition les conclusions bénéfiques à l’art et à la culture : une politique intéressante doit être ciblée et novatrice au niveau du concept ; réunir des artistes parce qu’ils sont locaux n’est pas un concept en soi. L’art n’a jamais eu besoin de plan social pour exister.

«S’autoproclamer artiste n’attribue pas le droit immédiat d’exposer dans un musée.»

Auteur : Pierre Huber. Art & Public, Genève

Source : www.tdg.ch


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