Les petits truquages scientifiques sont légion


Les grandes fraudes savantes, qui font la une des journaux, sont rares. Il y a eu «l’invention» des rayons N par René Blondlot en 1903, l’affaire des souris peintes de William Summerlin (pour prouver la possibilité de greffes entre espèces distinctes) ou récemment (nos éditions du 6 mai 2005) le cas d’Eric Poehlman «le plus grand fraudeur scientifique de l’histoire» qui a reconnu avoir falsifié des données pour obtenir des crédits fédéraux (pour un montant de 2,9 millions de dollars), inventé des malades et des données scientifiques dans plus de quinze études internationales (traitement de la ménopause). Avant eux, Galilée, Mendel Darwin, Pasteur, Freud avaient aussi «bricolé» les données de leurs travaux.

Mais au quotidien, pour les milliers de chercheurs penchés sur leurs paillasses, n’y a-t-il pas de bien plus nombreux petits arrangements, des comportements discutables, des sélections arbitraires de faits observés ? Parce qu’ils considèrent que ces écarts-là sont bien plus dangereux pour l’intégrité de la science que la grande fraude avérée, Brian Martisson, Melissa Andersson et Raymond de Vries, trois universitaires américains spécialistes de l’éthique, ont posé la question à plusieurs milliers de jeunes et moins jeunes chercheurs travaillant aux États-Unis et financés par les National Institutes of Health.

Sur les 3 247 chercheurs dont les réponses ont été retenues, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont très souvent confrontés à ces écarts. Un tiers d’entre eux avouent avoir frôlé la ligne jaune, par exemple en ne respectant pas certaines règles éthiques dans les essais cliniques humains, ou en «couvrant» des collègues utilisant sciemment des données faussées, ou en faisant des interprétations discutables de ces données. Cependant, seulement 0,3% des chercheurs interrogés avouent avoir un jour ou l’autre falsifié ou manipulé leurs résultats, ou n’avoir pas révélé les conflits d’intérêt avec des firmes commerciales avec lesquelles ils ont des contrats.

Mais 15,5% des scientifiques annoncent tout de go avoir modifié le projet, la méthodologie, ou les résultats d’une étude sous la pression du promoteur finançant ce travail. Et 15% avouent avoir «toiletté» les résultats, autrement dit avoir retiré des observations ou des chiffres qui ne leur semblaient pas «vrais», sur la seule foi de leur instinct. Et près d’un tiers (27,5%) des chercheurs questionnés ont admis ne pas tenir les cahiers de laboratoire liés à des projets de recherche selon les normes reconnues.

Dans cette liste de 16 comportements discutables, 10 correspondent à des infractions qui, si elles étaient connues de l’Office of Research Integrity, vaudraient au coupable des ennuis avec son organisme de tutelle. 33% des chercheurs interrogés se sont rendus coupables d’au moins une faute dans la liste ; cette proportion atteint 38% chez les jeunes chercheurs plus vulnérables. La mauvaise conduite aux États-Unis est définie sous l’acronyme FFP (Fabrication, Falsification, Plagiat) et ce bureau est sévère.

En 1987, la revue Science et Vie avait envoyé à 6 000 chercheurs et directeurs de recherche de l’Inserm (institut national de la santé et de la recherche médicale) un questionnaire détaillé sur la fraude scientifique, assez proche des questions posées par les universitaires américains. Mais l’époque était différente : le directeur général Philippe Lazar, averti, s’était aussitôt fendu d’une lettre circulaire à tous les directeurs d’unité, interdisant à tout un chacun de répondre sur ce thème tabou. Les 600 questionnaires remplis et retournés malgré ces menaces avaient, voici près de vingt ans, déjà établi la même liste des écarts grands et petits.

Aujourd’hui, l’Inserm dispose d’une délégation à l’intégrité scientifique dirigée par Martine Bungener (CNRS, Villejuif) avec six médiateurs régionaux. Chaque année, cette cellule reçoit des allégations crédibles dans une quinzaine de cas : «Nous sommes une boîte aux lettres. Nous traitons en toute confidentialité les allégations de fraudes ou de mauvais comportements. Je suis frappée que chaque manquement à la déontologie scientifique soit toujours une situation très particulière, avec un contexte favorisant et une situation de vulnérabilité.» Il s’agit bien sûr de jeunes chercheurs souvent mis en situation d’émulation pathologique, mais il peut s’agir de chercheurs établis mais en mal de reconnaissance, brimés, victimes de vol de projet. Ils décident alors de se faire justice et portent des accusations parfois contestables. Mais globalement, précise Mme Bungener, «bien souvent les torts sont partagés» entre l’accusateur et l’accusé.

Auteur : Jean-Michel Bader

source : www.lefigaro.fr


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