Daniel Grosjean, coach et consultant en ressources humaines, et Jean-Paul Sauzède, psychothérapeute, analysent les ressorts profonds de l’acte de création. Tous deux sont auteurs de « Trouver la force d’oser » (InterEditions, 2006).
Plusieurs millions de Français disent penser créer un jour leur entreprise mais peu passent finalement à l’acte. Comment expliquez-vous cette déperdition ?
Jean-Paul Sauzède : Les Français rêvent ? Tant mieux ! Cela signifie que le potentiel de création existe. Dans mes consultations, je rencontre plutôt des salariés qui ne rêvent pas : ils sont lassés, frustrés, aigris. C’est la pire des choses. Sans le rêve, le salarié est comme une vague qui meurt.
Daniel Grosjean : Le système éducatif français tue la créativité. Les professeurs encouragent les enfants bons en maths. On leur pose un problème, ils donnent une réponse. Cela en fait des personnes très normées, formatées pour un monde répétitif. Or, pour un entrepreneur, la vie active c’est la capacité à naviguer entre rêve et réalité. Le système actuel fait vivre l’incertitude comme une menace et pas comme une opportunité. Avant de se lancer dans la création d’entreprise, beaucoup de salariés traversent une profonde crise professionnelle ou personnelle.
«A la source d’une entreprise, il y a toujours un rêve fou, une vision ou une révolte contre la réalité»
Que signifie-t-elle ?
D. G. : La crise est libératrice. Elle permet la remise en cause, oblige à regarder autrement, à aller chercher d’autres ressources. Il ne faut pas se dire « c’est affreux », mais l’accueillir autant que possible avec bienveillance. Si on sait l’écouter, elle va ouvrir des portes en soi.
J.-P. S. : La crise signale qu’un décalage s’est formé entre son identité et ce que l’on fait au quotidien. Elle peut s’exprimer sous forme de somatisations : dos bloqué, insomnies, dépression. Ce sont des signaux d’alerte. Plus vous faites la sourde oreille, plus ils tapent fort. Aussi bizarre que cela puisse paraître, ils sont là pour vous aider à refuser votre réalité cade-nassée et à aller vers vos rêves.
Le rêve, c’est important pour la création d’entreprise ?
D. G. : Primordial ! A la source d’une entreprise, il y a toujours un rêve fou, une vision ou une révolte contre la réalité. Les créateurs d’Apple voulaient changer le monde, les inventeurs de l’avion cherchaient à transgresser l’interdit d’Icare !
Comment libérer ses rêves ?
J.-P. S. : Pour y parvenir, il est essentiel de se réapproprier son identité profonde. Pour cela, il faut souvent tout revisiter: ses désirs, ses motivations, ses racines. Parfois, il convient aussi de se donner l’autorisation d’entreprendre. L’un de mes patients voulait créer son entreprise mais se l’interdisait par loyauté inconsciente pour sa mère syndicaliste. Son père avait un profil de patron, mais il était mort quand son fils avait 11 ans. Pour libérer ses capacités créatrices, mon patient a du réactiver les souvenirs de son père.
A quelles techniques recourir pour faire émerger sa vision ?
D. G. : Je conseille de séparer le temps du rêve de celui de la réalité et de se laisser aller à imaginer l’impossible. Walt Disney, par exemple, avait attribué à trois pièces de son domicile un rôle particulier avec interdiction de mélanger: une pièce était réservée au rêve, une autre à la réalité, et la dernière à la critique.
J.P. S. : Je suggère au moins trois pistes :
1) Réunir plusieurs personnes pour plancher sur le projet d’entreprise pendant quelques heures en acceptant toutes les idées, même un peu folles. Une personne extérieure au projet sera présente. Son rôle consistera à maintenir les règles de base : pas de jugement, pas d’interprétation.
2) Recourir à un support artistique pour se laisser aller : peinture, musique, écriture, modelage… Les vrais patrons ont presque toujours une passion hors de leur vie de dirigeant. Ainsi, ils connectent le cerveau droit » les émotions – et le cerveau gauche » le mental. Du rêve, ils passent facilement à la concrétisation.
3) Travailler sur ses rêves, les noter, les analyser. Ou recourir à la sophrologie. Cette technique est très utilisée par les sportifs de haut niveau. Elle procure un état de rêve éveillé durant lequel il devient plus facile de lâcher prise et de visualiser des situations nouvelles. De salarié à chef d’entreprise, la transformation est profonde.
Elle risque d’entraîner des résistances intérieures, des peurs. Comment réagir ?
J.-P. S. : Les résistances ne sont pas mauvaises en soi. Elles nous évitent l’expérience de l’inconnu. S’agripper à ce qu’on connaît est un réflexe humain. Mais pour mener à bien son projet, il faut effectivement aller au-delà de ses résistances. Retourner à son rêve, le réactualiser est une solution. Pour le rendre omniprésent, pourquoi ne pas coller un post-it sur le frigo ou écrire un mot sur son agenda électronique ? Ensuite, il faut regarder ses peurs en face, tenter de comprendre leurs origines.
D. G. : Pour franchir ses résistances, je suggère trois axes de travail. S’interroger sur sa vision du monde : se place-t-on dans un scénario gagnant ou perdant ? S’appuyer et s’identifier à des hommes et des femmes qui ont réussi. Et, si l’on est encore salarié, se lancer des petits défis avant le grand saut de la création d’entreprise : monter un projet en interne, par exemple, convaincre une assemblée ! Bref s’essayer à tout ce qui nous bloquait auparavant.
Finalement, pourquoi a-t-on si peur de se se réaliser pleinement ?
J.-P. S. : Dans notre culture judéo-chrétienne, on est sculpté ainsi : il faut souffrir pour réussir. L’effort est parti intégrante de notre humanité, de notre conception de la vie. Du coup, notre vie est souvent une résistance au bonheur absolu.
D. G. : On a peur du bonheur car on le croit très proche de ce que l’on pense être la mort. Du coup, si notre part d’ombre nous effraie, nous craignons plus encore notre lumière.
Propos recueillis par Isabelle Hennebelle et Jacques Trentesaux
Source : www.lexpress.fr
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