Consommez, mais pas du faux


Sous l’impulsion du lobby des fabricants, le gouvernement vient d’engager une lutte sans merci contre la contrefaçon, un fléau qui gagne des «parts de marché» d’année en année. Personne ne semble toutefois s’interroger sur les causes du phénomène.

En France, en 2003, 48% des saisies de produits contrefaits l’ont été à l’aéroport de Roissy. C’est donc symboliquement dans l’enceinte de l’aéroport, à quelques mètres des premiers estivants se pressant pour enregistrer leurs bagages, que l’Union des fabricants pour la protection internationale de la propriété intellectuelle et artistique (Unifab) a organisé, le 23 juin dernier, sa «journée mondiale anti-contrefaçon».

Les saisies de produits contrefaits augmentent constamment et concernent aujourd’hui, selon l’organisme qui réunit quatre cents entreprises et cinquante fédérations professionnelles, 5 à 7% du commerce mondial, soit un «chiffre d’affaires» de 450 milliards d’euros. En 1999, les douanes européennes avaient saisi 10 millions de produits contrefaits. En 2003, elles en ont intercepté 100 millions. Le phénomène touche désormais de très nombreux produits, bien au-delà des classiques sacs à main ou flacons de parfum. Pièces de rechange pour automobiles, brosses à dent, piles de montre, médicaments, DVD, liquide pour vaisselle, consommables informatiques, poêles à frire, fers à repasser : il ne manque à la liste que le raton-laveur de Jacques Prévert.

On assiste à un changement d’échelle. «La contrefaçon se mondialise», assure Marc-Antoine Jamet, secrétaire général du groupe LVMH et président de l’Unifab. «La Chine s’est ouverte, et elle s’est également ouverte à la contrefaçon, l’Europe s’est élargie, aussi, à la contrefaçon et l’Amérique favorise les échanges, ce qui favorise la contrefaçon» énumère-t-il. «Il existe désormais des entrepôts industriels où travaillent plusieurs centaines de personnes ; on est loin de l’atelier napolitain de la mamma».

«Arrêtons les fausses pudeurs». Puisque le phénomène «fragilise les grandes entreprises et tue les PME», l’Unifab a décidé d’en finir avec l’indulgence. L’organisation propose «cinquante-cinq mesures pour lutter réellement contre la contrefaçon».

Les consommateurs sont directement accusés. Pour Marc-Antoine Jamet, il faut cesser de «penser que c’est un phénomène artisanal et après tout sympathique. Il ne s’agit pas de pays du sud en recherche de développement mais de structures criminelles qui gagnent un argent inouï. Pendant longtemps, on a dit que le client était une victime. Arrêtons les fausses pudeurs. Il est parfois complice».

Les détenteurs des produits contrefaits, à qui on a par exemple offert un cadeau au retour d’un voyage, se trouvent aussi dans la ligne de mire de l’organisation, «car la possession ne vaut rien, la possession est un vol». Contre la contrefaçon, tous les arguments sont bons. Pour François Mongin, directeur général des douanes, le phénomène favorise à la fois «le travail clandestin, la criminalité organisée et, j’insiste là-dessus, les réseaux terroristes».

Marc-Antoine Jamet va plus loin : «cela va à l’encontre du développement durable». Le président de l’Unifab n’hésite pas à chiper un argument aux mouvements altermondialistes, au risque de mécontenter ses adhérents : «la contrefaçon est un appauvrissement culturel. N’imaginez jamais que les contrefacteurs s’attaquent aux produits marginaux ou compliqués, mais toujours aux grandes marques ; c’est comme cela qu’on se retrouve avec une offre unique».

L’action est à la mesure des discours. L’Unifab a réussi à obtenir du gouvernement un soutien sans faille. Nicolas Sarkozy, trop content d’assurer une continuité entre ses fonctions de ministre de l’intérieur et de grand argentier, a accepté de reprendre à son compte certaines des propositions de l’Unifab. C’est un député UMP, Bernard Brochand, qui préside le Comité national anti-contrefaçon (voir encadré). Dès le début de l’été, les contrôles des services des douanes aux endroits stratégiques ont été renforcés et des objectifs quantifiés ont été assignés aux douanes.

Les marques prises à leur propre piège

Pourtant, en dépit de ces arguments imparables et de cet arsenal répressif, l’Unifab peine à analyser les causes profondes de l’explosion de la contrefaçon.

L’organisation se contente de stigmatiser les consommateurs sans se demander pourquoi un nombre toujours plus important d’entre eux souhaitent se procurer des produits de marque. Or, les grandes marques ne se contentent plus de vendre des produits ou des services ; elles basent désormais leur stratégie sur leur image, leur nom, leur logo.

Quand un adolescent acquiert un vêtement siglé par une marque connue, il n’achète pas seulement un textile de qualité ou un style reconnu, mais aussi le droit de porter un signe de reconnaissance. Lorsque cet adolescent ne peut plus, pour des raisons financières, se procurer la marque fétiche, il se contente volontiers d’un faux, à condition qu’il soit bien imité et que le logo tant désiré soit suffisamment visible. Le raisonnement vaut pour les vêtements et le secteur du luxe, mais aussi pour des produits plus banals, comme le liquide vaisselle ou l’huile d’olive.

Car les contrefacteurs font des progrès et la qualité des produits faux s’approche de plus en plus de celle des vrais, admettent les hérauts de la lutte contre le contrefaçon. Reste enfin une idée qu’il sera difficile à enlever de la tête du consommateur : les contrefacteurs gagnent certes un «argent inouï», mais les grandes marques aussi.

Auteur : Olivier RAZEMON

Source : www.echos-judiciaires.com


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