A Parfouru-sur-Odon, une famille accumule les brevets et les trouvailles.
C’est un avion qui tourne en rond. Jamais de ligne droite, de vrille, de piqué. Des ronds. Suspendu à un bras, relié à un mât, il tourne, comme un mobile géant. Face à l’écran qui diffuse la vidéo, six yeux mouillés de fierté. René Leduc, le père, Michèle, la mère, Séverine, la fille, sont les inventeurs de «l’aéroporteur». «Adaptable à tous types d’avions. L’occasion unique, pour qui rêve d’être pilote de prendre enfin les commandes !», s’emballe René. Destiné aux parcs d’attractions l’un d’eux avait acheté la licence d’exploitation à sa sortie en 1987 l’aéroporteur fut prétexte à potacherie dans quelques émissions télé («Très pratique, ça évite les crashs»), mais n’a finalement jamais été commercialisé. La réalité du métier. Les Leduc, «inventeurs professionnels sur trois générations» ne vivent pourtant «que pour ça». Et «que de ça».
Aigle. Dans leur maison de Parfouru-sur-Odon (une poignée d’habitants, deux rues : Parfouru-du-Haut et Parfouru-du- Bas), ils déballent photos et croquis de leurs trouvailles. Un grand classeur contient des centaines de lettres. Au hasard : «Vous avez eu l’amabilité d’adresser à monsieur le ministre une invitation à la présentation du roll training. Il ne pourra malheureusement pas se rendre à Caen-Carpiquet, un déplacement à l’étranger étant prévu de longue date.» René Leduc hausse les épaules. «Ils ne viennent jamais. Mais nous, on continue. On envoie des milliers de lettres.» A chaque invention, même plan de bataille. Des «plaquettes de présentation Leduc» sont expédiées dans les administrations et rédactions. Frappées de l’écusson familial (un aigle à la poitrine barrée d’un «Leduc»), avec leur typo des années 30 et leurs slogans prophétiques («L’invention est l’une des bases de toute civilisation»), elles ont l’avantage de ne pas passer inaperçues.
La discrétion n’est pas une caractéristique Leduc. Qu’ils s’adonnent au roller suspendus dans des couches-culottes à bretelles («le roll training, fabuleuse technologie unique au monde, qui permet à tous les débutants de s’exercer») ou tentent de battre le «record de vitesse musculaire sur rails» dans une sorte de suppositoire géant (le TFM, Train à force musculaire), la famille a tendance à voir les choses en grand. René Leduc père, décédé, avait déjà cette manie. A 21 ans, il construit seul son premier avion, le Leduc-01. Quelques années et prototypes plus tard, il bat plusieurs records du monde de vitesse avec le Leduc-21.
René Leduc junior est réquisitionné dès ses 6 ans dans l’atelier paternel. Quand il rencontre son épouse, il est en train de construire son premier avion (Leduc-24) dans le salon de son appartement parisien, au dernier étage d’une tour. Michèle, qui travaille aux PTT, se pique au jeu. «L’invention, c’était quelque chose d’exaltant, de contagieux. Pour sortir l’avion, il a fallu casser une partie de la fenêtre», raconte-t-elle. Michèle et Séverine sont préposées aux idées, René à la conception. Mais la vie d’inventeur n’est pas que joyeuses péripéties. «Il y a eu des périodes fastes, comme quand on créait des jeux de société, dit Séverine, 30 ans. D’autres très dures, où on nous a coupé l’électricité.» Penché sur ses planches à dessin et sa batterie de cent compas, René Leduc énumère les barrières concrètes : «Aucun statut vis-à-vis des systèmes de santé et de retraite, des démarches lourdes et coûteuses pour déposer un brevet (lire ci-contre), finalement, il n’y a que le fisc qui nous reconnaisse.» Un inventeur est imposé à 26 % de ses gains, quel que soit leur montant. Si les Leduc ont «déjà vendu des brevets à plus d’un million de francs (152 500 euros)», ce genre d’opération ne leur arrive pas tous les jours.
Déménagements. «En général, on reste propriétaires du brevet, on vend une licence d’exploitation à un industriel, et on s’installe dans son usine pour l’aider à fabriquer», explique le père. Du coup, à chaque licence vendue : déménagement. Vingt-quatre au total, avec deux semi-remorques pour transporter l’atelier. De Narbonne à Dunkerque en passant par Honfleur, Séverine a rapidement abandonné l’école et ses rêves d’une vie «normale». «Ça fait vingt et un ans que je ne me suis pas fait d’amis. Inventeur, c’est palpitant, mais ça n’est pas la meilleure idée pour se socialiser.»
Auteur : Ondine MILLOT
Source : www.liberation.com
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