Mini-usine à miniprix


Du détecteur de nappes phréatiques au récupérateur d’énergie jusqu’au tracteur maison… de la haute technologie fabriquée à bas coût dans un Fab Lab, concept américain exporté dans un village paysan d’Inde.

«On a dû se tromper de route, répète le chauffeur, comment voulez-vous qu’il y ait un laboratoire high-tech dans ce coin paumé ?» Difficile en effet d’imaginer que Pabal, village perdu dans la campagne du Maharashtra, dans l’ouest de l’Inde, puisse être le dernier bénéficiaire en date du projet «Fab Lab» imaginé par le MIT (Massachusetts Institute of Technology), l’un des plus célèbres centres de recherches au monde. Peuplée de 5 000 âmes, la localité est à deux heures de route de la première ville et, en cette saison chaude, les habitants y subissent neuf heures de coupures d’électricité par jour. C’est pourtant bien là, dans une petite pièce du Vygian Ashram, centre d’études pour jeunes ruraux défavorisés, qu’ont atterri les machines ultramodernes envoyées des États-Unis.

Abréviation de «Fabrication Laboratory», le Fab Lab est une mini-usine composée d’une dizaine d’engins qui, réunis, permettent de «fabriquer (presque) tout avec (presque) rien», selon l’expression de son inventeur, Neil Gershenfeld. Lancé il y a deux ans, le projet vise à rendre les technologies les plus modernes accessibles aux populations les plus pauvres, partant du principe que ces habitués du système D sont par nature inventifs. Approche qui colle parfaitement avec l’esprit du Vygian Ashram, puisque celui-ci s’efforce depuis 1983 de former des jeunes issus de milieux ruraux à divers métiers manuels en «démocratisant la technologie». Perché sur une colline aride, en plein soleil, dépourvu d’eau pendant plusieurs mois de l’année, le site est incroyablement inhospitalier. L’idée du fondateur était que, si le projet réussissait dans des conditions aussi extrêmes, le modèle pourrait être dupliqué n’importe où dans le pays.

«Le Fab Lab n’est que la dernière étape d’une longue saga, explique le directeur, Yogesh Kulkarni. Plus de 800 anciens élèves ont déjà lancé de nouvelles activités dans la région : garages, ateliers de mécanique, élevages de volailles, industries agroalimentaires et même kiosques Internet.» «Ces jeunes ont changé la vie du village, confie un vieux commerçant. Avant, il n’y avait que des paysans ici.» Du détecteur de nappes phréatiques aux tracteurs faits maison, en passant par des habitations géodésiques résistant aux tremblements de terre, les inventions sorties de l’ashram sont nombreuses. Le centre fait même office de fournisseur d’accès sans fil à l’Internet sur un rayon de 50 kilomètres, les relais étant alimentés par l’énergie solaire. Terreau parfait, en somme, pour tester le projet du MIT. Dans une minuscule pièce, sans ventilateur ni climatisation, quelques élèves s’essaient aux nouveaux équipements livrés fin mars : un laser à découpe (qui coupe à peu près tout sauf du métal), une fraiseuse de précision, une scie sauteuse, un microscope numérique, un cutter et un mini-atelier électronique (pour assembler les circuits imprimés), sans compter les ordinateurs et logiciels de pointe. Autant de machines qui, vu leur prix, sont dans le reste du pays réservées à quelques instituts élitistes. Sans formation particulière, les élèves de Pabal parviennent à les manier sans encombre. Ravi, 22 ans, montre fièrement le jouet qu’il vient de réparer, une moto en plastique dont la roue avant était cassée. Il l’a reconstruite en la dessinant via un logiciel ultra-perfectionné, avant de la découper au laser dans du Plexiglas.

«Quand j’ai vu arriver les machines, je me suis dit que je n’arriverais jamais à m’en servir, rigole Savita, une des rares filles de l’établissement. En fait, c’est très simple, dès le premier essai j’ai réussi à fabriquer une paire de ciseaux en plastique.» D’autant plus impressionnant lorsqu’on s’aperçoit, un peu plus tard, que l’adolescente n’a jamais ouvert une portière de voiture… «Ils apprennent très vite, dit le responsable du laboratoire, Balu Jadhav. Certains sont même plus à l’aise que nous, les professeurs.»

Penché sur un écran plat, Kamrul, 19 ans, dessine un circuit imprimé pour construire un «inverter», machine qui permet de stocker l’électricité lorsqu’il y en a pour la redistribuer pendant les coupures. Exemple typique d’un produit disponible sur le marché, mais dont le prix est inabordable pour le citoyen lambda. «Pour l’instant, nous découvrons les machines, souligne Yogesh Kulkarni, mais l’idée, à terme, est que ce laboratoire puisse aider cette région rurale en fabriquant tout ce qui est trop cher ou introuvable localement. Sans compter la possibilité de fabriquer des pièces de rechange pour tous types de machines.»

Dans le village, l’arrivée du Fab Lab a fait grand bruit. Propriétaire d’un petit magasin, Shoba Diwani en a été la première bénéficiaire : elle a pu faire réparer sa photocopieuse. «Une mollette était cassée, or le fabricant ne fait plus ce modèle. J’ai donc apporté la pièce au Vygian Ashram, et ils me l’ont copiée. Cela m’a sauvé la vie, car j’ai dû m’endetter pour acheter cette photocopieuse, et sans elle je ne pourrais jamais rembourser mon emprunt.»

Plus spectaculaire, le Fab Lab vient de mettre au point un système permettant de détecter le lait tourné. L’invention peut paraître superflue pour un pays occidental, mais elle sera très utile aux laiteries indiennes. «Tous les matins, une quarantaine de paysans m’apportent chacun leur lait, résume Rajendra, petit laitier de Pabal. Pour transporter le tout jusqu’a l’usine, je suis obligé de mélanger les différents laits dans un même container. Si l’un d’entre eux est tourné, c’est toute ma production qui est bonne à jeter.» «Le procédé fonctionne, il ne nous reste qu’à fabriquer le corps de la machine», affirme Balu Jadhav. L’invention sort en réalité du cerveau d’un étudiant du MIT, Manu Prakash, venu aider à l’installation du Fab Lab. De retour à Boston, il a envoyé ses plans par l’Internet. Les élèves n’ont plus qu’à les réaliser et procéder au calibrage. «Les scientifiques des pays riches ont les moyens de trouver des solutions à nos problèmes, mais ils n’ont pas la connaissance du terrain, et ne savent pas de quoi nous avons besoin, explique Yogesh Kulkarni. Avec le Fab Lab, nous pouvons prendre notre avenir en main. Cette technologie va nous permettre de régler des problèmes quotidiens, auxquels un Occidental ne penserait même pas.»

La liste des inventions imaginées est déjà longue. Une barrière à infrarouges pour garder les troupeaux à distance des cultures, une machine pour régler la vitesse d’un ventilateur selon la température ambiante, une mini-éolienne, un système permettant de mesurer le niveau d’eau dans les puits ou un engin capable de régler les vieux moteurs à diesel avec précision, afin d’éviter le gaspillage de carburant. «Nous allons pouvoir créer des prototypes miniatures afin de présenter aux paysans des outils et des bâtiments plus perfectionnés», dit le prof d’agriculture, Hemant Gawri. Mais combien de temps les machines fonctionneront-elles dans un environnement où la température dépasse parfois les 40 °C ? Où trouver les matières premières à découper, une fois le stock initial épuisé ? Comment régler d’éventuels bugs informatiques ?

Le centre de Pabal avait déjà récupéré deux machines industrielles du MIT en 2001 mais, lorsque l’ingénieur venu avec elles a dû partir, elles ont été abandonnées en raison de problèmes liés au maniement des logiciels. «Cette fois-ci, nous avons insisté pour bénéficier d’un soutien technique, souligne Yogesh Kulkarni. Le MIT a créé une page sur le Web afin que nous puissions lui soumettre nos questions, et des étudiants américains viendront régulièrement en stage.» A terme, la question demeure de savoir si les jeunes qui apprennent aujourd’hui à manier ces machines importées pourront un jour mettre leurs connaissances à profit. «Quand j’étais étudiant, mon université n’avait pas d’ordinateurs, rappelle le directeur. On peut donc partir du principe que ces équipements seront monnaie courante d’ici quelques années.» Et le père du Fab Lab, Neil Gershenfeld, affirme que ces machines sont même capables de se reproduire elles-mêmes.

Par Pierre PRAKASH

Pabal (Maharashtra, Inde) de notre envoyé spécial

Source : www.liberation.fr


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