Les brevets semblent un élément essentiel de la machine économique. En protégeant les inventions des entreprises qui font de la recherche, elles évitent la copie trop facile par les concurrents. Ainsi, l’entreprise est seule à générer des revenus de son invention : la justification traditionnelle des brevets est qu’ils permettent de rentabiliser des efforts de recherche. Indirectement, ils encouragent donc cette recherche.
Dans la recherche scientifique académique (dans les universités par exemple), on peut penser qu’il n’y a pas ce problème d’incitation à la recherche : les chercheurs sont là pour rechercher, et ils sont payés quoi qu’il arrive pour cela. La plupart des découvertes dites fondamentales (par exemple, la théorie de la relativité, ou la découverte du spin) n’ont jamais fait l’objet de brevet. Cependant, cela peut être le cas pour certaines recherches appliquées. Par exemple, les découvertes sur le spintronique par l’allemand Peter Grünberg et le français Albert Fert (qui leur ont valu le prix Nobel de physique en 2007) ont fait l’objet de brevets en bonne et due forme.
Pour la recherche fondamentale – et c’est ce qui nous intéressera pour la suite – on peut considérer que les chercheurs sont absolument altruistes, et qu’ils n’ont pas besoin d’être incités. Mais on peut aussi essayer de comprendre leur comportement en faisant l’hypothèse qu’ils raisonnent en terme de leur renommée, ou de leur crédit. Dans la tradition académique, cette reconnaissance se fonde essentiellement sur la citation des « articles ».
Les articles sont des publications des travaux des chercheurs, dans des revues spécialisées (par exemple, Nature ou Science). Dans leurs recherches, les scientifiques s’appuient sur d’autres articles, et il est d’usage de les citer. Les lecteurs savent ainsi exactement à quoi se réfère l’auteur, et ils peuvent s’y rapporter.
Réciproquement, il devient possible de mesurer (de manière fort grossière et critiquable) l’importance d’un article particulier en comptant le nombre de citations dont il fait l’objet. Un article de grande qualité qui révolutionne un domaine sera toujours pris comme point de départ, et fera l’objet de nombreuses citations. Divers indicateurs circulent dans le monde académique pour mesurer l’impact ou la valeur d’un chercheur donné. Ici, notre objet n’est pas de critiquer ces indicateurs bibliométriques, et nous les prendrons comme donnés.
N’y a-t-il pas une comparaison possible entre les deux systèmes, l’un avec les brevets, l’autre avec les citations ? Dans le monde économique, le brevet garantit que les revenus tirés de l’invention iront à l’entreprise qui a investi dans la recherche. De la même manière, la publication d’un article dans une revue garantit que l’utilisation de la découverte scientifique se fera en citant convenablement l’auteur. Les royalties académiques sont alors la reconnaissance intellectuelle dont l’auteur de l’article est gratifié ultérieurement. Ainsi, on peut considérer que la tradition de publication et de citation permet d’encourager le désir de reconnaissance académique. Une incitation qui s’adresse à l’égoïsme des acteurs, mais qui en fait bénéficier toute la société : inventions industrielles dans un cas, nouvelles connaissances dans l’autre.
Une différence majeure existe néanmoins : un brevet permet d’empêcher une réutilisation de l’invention, mais une publication scientifique rend précisément publique toute la teneur de la découverte. Pourquoi le modèle d’une divulgation totale et réutilisable peut-il être viable pour les scientifiques ? C’est ce que nous discuterons dans un prochain article, en nous appuyant sur un article de Bessen et Maskin.
Auteur : Thomas Boyer
Source : ecofi.blog.lemonde.fr
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