(Extrait d’un article paru dans le Point suite à la mort de R. Moreno)
Sur les vingt plus grosses entreprises américaines, six, toutes dans le secteur électronique, ont été créées il y a moins de quarante ans. En France … aucune ! «La recherche, c’est de l’argent transformé en connaissances. L’innovation, ce sont des connaissances transformées en argent», résume le chercheur en innovation André-Yves Portnoff. La France se distingue par ses têtes bien faites, mais est allergique aux idées iconoclastes.
Combien de personnes savent que le premier micro-ordinateur commercialisé était… français ? Il a été mis au point par François Gernelle, un électronicien de l’équipe d’André Truong, à la tête de la PME parisienne R2E. Et cela dès 1973. soit onze ans avant l’arrivée du Macintosh ! Vendu 8500 francs, le Micral, qui tient sur un bureau, concurrence alors le PDP-8, un «mini-computer », pourtant quatre fois plus grand et vendu alors 45 000 francs par l’américain Digital Equipment. Bref, la France est en avance comme jamais ! Mais la firme, qui doit gérer une crise de croissance, atterrit en 1978 dans l’escarcelle de Bull qui … enterre le projet pour se convertir aux ordinateurs IBM en 1982. «A l’époque, on faisait carrière dans les couloirs, et ce projet venu de nulle part dérangeait », se souvient Gernelle. Dommage, alors que BulI était censé faire rayonner l’informatique française …
Le mépris des élites a également empêché Internet d’être une invention… hexagonale. En 1971, le polytechnicien Louis Pouzin met au point le datagramme, un protocole d’échanges d’informations par paquets de données, le mode de communication utilisé par Internet. Il présente son projet, «Cyclades», à Maurice Allègre, un haut fonctionnaire passionné. « J’ai déployé de grands efforts pour faire adopter le projet par la direction générale des telécommunications, se rappellera plus tard Allègre. Mais je me suis heurté à un mur. » Pourquoi ? « L’elite française n’a pas cru en la solution Pouzin, car elle ne savait pas comment facturer les communications », se souvient le spécialiste de l’innovation Jean-Michel Billaut. « Nous aurions pu être parmi les pionniers du monde Internet », reconnaît aujourd’hui Allègre. D’ailleurs l’Américain Vint Cerf, qui a mis au point le protocole TCP/IP, reconnu comme le « père de l’Internet », ne cesse de rendre hommage aux travaux de Pouzin, sur lesquels il s’est appuyé…
D’ailleurs, trop souvent, le produit de nos cerveaux fait le bonheur des entreprises… étrangères. Ainsi, Illustrator, logiciel phare de l’américain Adobe (9 000 employés, 4,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires), doit beaucoup aux courbes dessinées par Pierre Bézier, ex-Renault et pionnier de la conception assistée par ordinateur. IBM, de son côté, a su exploiter mieux que qui conque les travaux du Prix Nobel français Albert Fert, dans ses têtes de lecture sur PC. Des travaux réalisés pour l’essentiel dans un labo mixte CNRS-Thomson…
Certes, la partie n’est pas finie. La France possède toujours des talents. A l’instar de Parrot, fabricant de minidrones, pilotés par iPhone, l’entreprise de stockage LaCie, le pionnier de l’Internet des objets Withings ou encore le fabricant d’objets électroniques Archos. Mais ce dernier n’avait-il pas lancé le Jukebox 6000, un lecteur MP3 avec disque dur, en 2000, un an avant l’iPod ? Le français, qui a frôlé la faillite il y a deux ans, refuse toute proposition de rachat afin d’éviter un destin à la DivX, un logiciel de compression de données conçu en 2001 par Jérôme Rota qui a atterri en 2010 chez l’américain Rovi.
Centre mondial de l’informatique, pôles de compétitivité, grand emprunt… Depuis la publication du rapport Minc-Nora en 1977, la France a lancé plusieurs plans destinés au numérique. Mais l’argent public n’est peut-être pas assez focalisé. «Les pôles de compétitivité sont trop nombreux », expliquait il y a quelques années Bernard Charlès, à la tête du champion Dassault Systèmes. Faudra-t-il un retour au système du plan pour fixer de nouvelles priorités ?
Surtout, on a du mal à parier sur les petites structures, regardées comme une bizarrerie. En 2005, impressionné par la puissance que prend Google, Jacques Chirac tire la sonnette d’alarme : « II nous faut un Google européen » Ce sera Quaero. Pour le piloter, il a face à lui françois Bourdoncle, un ingénieur hors pair qui a participé au développement d’Altavista, l’ancêtre de Google, et qui, de nouveau en France, a mis au point l’ingénieux Exalead. Tant mieux, il a besoin d’argent ! Or, au lieu de mettre le paquet sur une start-up, on noie le projet dans un consortium où l’on croise France Télécom et Deutsche Telekom. Google n’a pas de souci à se faire.
Trêve de pessimisme : jamais, dans l’Hexagone, on n’a créé autant de start-up … Peut-être est-il urgent de leur faire confiance. Et de répondre aux priorités. Dans « Théorie du bordel ambiant », Moreno interrogeait : « Après avoir écouté patiemment le président américain lui parler de Microsoft, d’Intemet […] ou le Premier ministre japonais lui parler de circuits intégrés, de mémoires et de Walkman, que peut lui répondre le dirigeant de la France ? » Une question posée … il y a plus de vingt ans.
Les révolutionnaires francais du high-tech
1971 : Le datagramme
Louis Pouzin, chercheur, invente le datagramme, protocole majeur de l’internet
1973 : Le Micral
Francois Gernelle, le concepteur du Micral, premier micro-ordinateur du marché.
2000 : L’écran LCD
Le CEA Léti, à Grenoble, a joué un rôle decisif dans les ecrans plats dès… les années 80.
2000 : Le lecteur MP3
Henri Crohas, PDG d’Archos, et le Jukebox 6000, premier baladeur MP3 à disque dur.
2001 : Le codec DivX
Jérôme Rota. L’ex-infographiste a inventé le format de compression vidéo DivX.
2007 : L’IPhone
L’informaticien d’Apple Jean-Marie Hullot est le véritable inspirateur de l’iPhone.
OCR et corrections : jmd
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