Guy Degrenne, roi de l’inox, n’était pas un cancre !


Pour la première fois, sa femme Renée raconte le parcours de l’industriel normand qui a démocratisé le couvert en inox, après la guerre. L’histoire de sa vie est en librairie dès aujourd’hui.

Il est des publicités qui traversent les époques et impriment les mémoires. Guy Degrenne est entré au Panthéon des messages efficaces. Une scène digne des Choristes, avec une distribution de prix de fin d’année scolaire où le jeune cancre se fait tailler les oreilles en pointe par un proviseur vachard. « Mon pauvre Guy Degrenne, ce n’est pas comme cela que vous réussirez dans la vie ! »

Le gamin avait le coup de crayon un peu trop facile sur ses cahiers. Des couteaux, des fourchettes… Une légende pas si éloignée de la réalité. « Mon mari dessinait tout le temps. Pendant les conversations, il griffonnait », confirme Renée Degrenne, 81 ans, veuve depuis trois ans. Elle conserve précieusement le vrai cahier de son mari. Un trésor. Grande surprise en le feuilletant : pas de fourchettes, mais des trèfles à quatre feuilles ou des brins de muguet. L’inventeur était parfois rêveur.

Ce parcours professionnel remarquable méritait bien un livre. Écrit par Sandra Poulain, 38 ans, il sort aujourd’hui. Car avant de devenir le crack du couvert en inox, le faux cancre a bûché dur. « Il n’est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche », assure Renée. Guy, fils d’un forgeron de Tinchebray (Orne), a toujours aimé travailler le métal. Après la guerre, son diplôme de l’Essec en poche (école de commerce), il intègre l’entreprise de papa.

« Mais il voulait devenir quelqu’un », glisse son épouse, la larme à l’œil. Elle se souvient encore admirative : « Jeunes mariés, en 1948, on était dans un restaurant, près du Mont-Saint-Michel. Et il m’a annoncé : « L’inox est une matière formidable. J’ai pris une décision : il faut au moins qu’un Français sur deux en soit équipé ». »

C’est l’après-guerre. « On allait à Saint-Barthélémy, près de Mortain (Manche), chez des ferrailleurs. On récupérait les blindages des chars d’assaut abandonnés. C’était un matériau nouveau. » Un coup de génie et l’engagement de toute une vie.

En cinq ans, l’entreprise devient leader sur le marché français. « Pour les femmes, des couverts en acier inoxydable, c’était sensationnel. » Le pouvoir d’achat est au beau fixe, la société de consommation triomphe : les ménages se laissent tenter par les aspirateurs et autres machines à laver. Dans les cuisines aussi, c’est la révolution, l’ère de l’entretien facile. Qui a encore envie de laver à la main des fourchettes en étain ?

Des couverts enblindage de chars

Guy Degrenne bosse comme un fou. « Mon mari, GD comme je l’appelais, ne vivait que pour cela. Il nous arrivait même de nous lever la nuit pour aller voir si les machines fonctionnaient bien. Il a toujours été très visionnaire. Dès le début de l’activité, il voulait une usine très performante. Il s’est inspiré de l’automobile pour la production en ligne. Et très vite, on pouvait fabriquer de quoi équiper chaque jour une ville comme Rouen. »

De 1970 et 1980, la notoriété de la marque ne cesse de croitre, grâce à cette fameuse campagne publicitaire innovante. Fournisseur d’une célèbre compagnie aérienne, mais aussi de restaurants, d’hôtels, hôpitaux, Guy Degrenne est vendu dans 70 pays.

Il cède son entreprise en 1987. Le groupe emploie alors près de 1 000 personnes. Guy Degrenne avait pressenti que l’heure était venue de plier la nappe: « Il fallait que l’on aille vers plus de diversification, la porcelaine. Mais on savait aussi que cela ne se ferait pas du jour au lendemain. Guy avait 62 ans. » Dernier coup de maître. Le lendemain de la vente, un krach frappe la Bourse de Paris. « Il a senti le vent tourner »

L’entreprise s’est rattrapée depuis. Aujourd’hui, le leader français et européen dans les arts de la table compte 1 465 salariés, dont 540 à Vire (Calvados).

À la fin des années 1990, rattrapé par la maladie d’Alzheimer, Guy Degrenne a refermé progressivement sa vie de labeur. « Je le sentais de plus en plus absent. Pour m’échapper à Paris, je lui disais que j’y allais pour les affaires. Les étincelles revenaient dans ses yeux. Le sens des affaires jusqu’au bout. Quand je rentrais, il me demandait tout le temps si je ne m’étais pas fait avoir. Il a gardé le sourire jusqu’à la fin. »

Elle ajoute : « Aujourd’hui, je voudrais soutenir les aidants des malades Alzheimer. Une section sera créée au sein de la Fondation Renée et Guy Degrenne. Tous les bénéfices des ventes du livre seront reversés. » Utile, toujours… Sacré Guy Degrenne.

Source : www.ouest-france.fr


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