La finance a pris le pas sur la technique et les X travaillent désormais dans les banques. Les grands groupes délocalisent à présent les centres de recherche. Le nouveau blogueur associé Eugène propose une défense argumentée des chercheurs et de la course à l’innovation.
Quel est le point commun entre une entreprise en crise et un pays en crise ? Dans les deux cas, il faut innover, se démarquer de ses concurrents directs ou indirects. Mais avant d’aller plus loin rappelons ce qu’est l’innovation.
L’innovation
Innover c’est créer, imaginer et concevoir des technologies, des objets ou des services qui apportent un avantage à l’existant. Les innovations, lorsqu’elles apportent un réel avantage à ceux qui les utilisent, peuvent créer un ou plusieurs nouveaux besoins [1] ou redynamiser des besoins existants en stagnation ou en déclin [2]. Une technologie innovante, grâce aux brevets, valorise le créateur (personne morale ou physique) en permettant d’appliquer cette technologie à des cas concrets sous forme d’objets [3] ou de services [4].
Pourquoi innover est la seule issue d’une entreprise ou d’un pays ? Alors que la mondialisation fait rage et que tous les grands pays veulent avoir la maîtrise de tous les domaines [5], l’ancien modèle où certains pays détenaient seuls (ou en petit nombre) une technologie n’est plus d’actualité [6]. La mondialisation, en augmentant les échanges financiers, technologiques et commerciaux, a également servi à uniformiser les besoins et surtout les technologies. Lorsque la concurrence est forte et parfois inégale à cause des salaires, de la législation ou de la fiscalité, les gains s’amenuisent et rendent précaire notre survie. Ainsi, si certaines niches restent encore l’apanage de certains pays ou groupe de pays [7], il ne faut pas croire que la situation durera longtemps. Être leader dans un ou plusieurs domaines n’est plus une garantie dans un monde de libre-échange. Lorsque tout se ressemble, il n’y a d’autres choix que de faire sans cesse mieux et différent : d’innover.
Qui crée l’innovation ?
Poser cette question est se demander qui va nous sauver. Il y a en fait deux types d’innovations qui sont créés par des populations un peu différentes. L’innovation « lourde » ou de longue haleine, appelée «recherche fondamentale» est effectuée par des chercheurs dans des laboratoires publics [8] ou privés [9]. Ces chercheurs peuvent avoir des profils universitaires ou de grandes écoles d’ingénieurs. La recherche fondamentale se caractérise par son aspect détaché des applications possibles et immédiates.
Le deuxième type de recherches consiste à améliorer une technologie, un objet ou un service déjà existant : il s’agit de la « recherche appliquée ». Par exemple, en améliorant très fortement la puissance lumineuse des LEDs qui existent depuis 1962 (utilisées comme simples voyants lumineux jusqu’alors), que les éclairages à LED (plus durables et à faible consommation) remplaceront progressivement les éclairages incandescents, néon et fluorescents.
La recherche appliquée a un gros avantage sur la recherche fondamentale pour ceux qui la financent : les applications concrètes et commercialisables sortent en quelques mois ou années tandis que celles produites par la recherche fondamentale sont rarement connues à l’avance et débouchent (ou pas) une ou plusieurs dizaines d’années plus tard. Dans ce cadre, il est bien évident que les entreprises privées se contentent de recherches appliquées rentables rapidement, tandis que la recherche fondamentale est le fait d’entités publiques. A l’exception de quelques très rares grosses entreprises. Malgré tout, il est à noter que ce sont souvent les recherches, en apparence, les plus décorrélées d’applications immédiates qui, à long terme, produisent le plus d’innovations. Il est donc indispensable d’investir dans les deux types de recherches. La recherche appliquée est réalisée par des ingénieurs dans des services R&D (recherches et développements). Entre parenthèse, ce que l’on appelle service R&D dans les entreprises privées, se limite souvent à la partie « D » (Développement) c’est-à-dire à la création de produits commercialisables très rapidement et contenant une innovation très modérée.
La croissance est entre les mains des ingénieurs
Après cette longue (et je n’espère pas trop fastidieuse) introduction nécessaire pour bien comprendre les enjeux de la recherche, nous pouvons aborder le cœur du sujet : vous l’avez déjà compris notre destin n’est pas entre les mains exclusives de financiers (qui récupèrent les plus hautes rémunérations) mais bien entre les mains des chercheurs et ingénieurs. La recherche (fondamentale et appliquée) devrait être au cœur des préoccupations du gouvernement et des entreprises qui sont censés préparer notre avenir à moyen et court terme.
Le monde ne peut être divisé en usines et centres de recherche !
Notons également que ceux qui nous font croire à un monde segmenté entre ceux qui conçoivent (les ingénieurs des pays développés) et ceux qui fabriquent (la Chine et l’Inde, souvent qualifiés d’usines du monde) sont bien surs des illusionnistes ! Les soi-disant pays-usines sont en fait nos futurs concurrents de demain. En fabriquant nos produits, ils apprennent comment ils sont faits, voient, par l’œil neuf qu’ils apportent, les améliorations technologiques possibles et finissent par proposer leurs propres produits plus novateurs. Si cette façon de procéder est de bonne guerre, elle n’en est pas moins réelle et, d’une certaine façon, un peu déloyale. Il est en effet plus simple de comprendre comment marche un produit déjà fait que de le créer soit même de toutes pièces, occultant du même coup les années ou dizaines d’années nécessaires à son élaboration dans sa forme actuelle. Ainsi, il est simple de comprendre pour un ingénieur comment marche un aspirateur cyclonique de marque Dyson (qui ne perd pas son aspiration au fil du temps) mais ce dernier a pourtant demandé plus de 20 années d’efforts à son inventeur (qui a mis en jeu ses biens personnels dans l’opération).
Le cas du Japon
Est-il utile de rappeler l’histoire du Japon qui, après sa défaite lors de la deuxième guerre mondiale, a dû reconstruire son économie. Il a commencé par fabriquer des objets de piètre qualité (peu chers) pour l’Occident (montres, jouets, petite électronique, …). Dans le même temps, le pays devenait un roi de la contrefaçon mais la mauvaise qualité de ses produits lui a valu des chutes de commandes si bien que la priorité du gouvernement japonais fut de relever globalement les connaissances en qualité du pays. Le Japon est ainsi donc devenu une référence en qualité [10]. Le pays est devenu riche et, fort de ses connaissances en production et contrefaçon, a investi massivement dans la recherche (fondamentale et appliquée). Ce fut rapidement l’âge d’or de l’électronique de pointe du Japon. De grands groupes se sont constitués : Sony, Panasonic, Mitsubishi, Toyota, Honda, … Il est fort possible que la Chine prenne exactement le même chemin. De nos jours, le Japon a perdu de sa superbe car en 1999, il a connu une crise financière très grave dont il ne s’est jamais remis ! Décidément l’histoire se répète sans que nous n’en apprenions jamais rien…
Pourquoi la France risque-t-elle de perdre ?
Discrètement, la finance a pris le pouvoir dans le monde et en particulier en France. A niveau d’étude égal, il vaut mieux travailler dans la finance que dans la recherche. Les Polytechniciens l’ont bien compris depuis des années et désertent en majorité la recherche pour la gestion, finance et direction d’entreprise. Aujourd’hui, en France, il faut admettre qu’il faut être fou pour faire de la technique [11] !
Pourtant ce ne sont pas les financiers qui nous sauverons. L’exemple de la Grande-Bretagne qui a beaucoup trop misé sur la finance à bien montré durant la crise toutes les faiblesses de son modèle. Les ingénieurs d’hier, qui avaient considération et haut niveau de vie, sont aujourd’hui dans la même posture qu’étaient les ouvriers il y a dix ans : ils sont pressurisés, menacés et finalement délocalisés. Nous ne comptons plus les grandes entreprises qui, discrètement, ouvrent des centres de recherches dans les pays de l’Est, au Maghreb ou en Asie. Cet aspect n’est pas médiatisé. Ceux qui sont aujourd’hui encore employés en France subissent tous les jours cette violence que constitue l’ouverture progressive, sous leur nez et avec leur coopération forcée, de ces centres. Nous nous étonnerons ensuite des suicides chez les ingénieurs.
Le gouvernement actuel a clairement choisi le camp de la finance et ne se prive même pas d’attaques basiques sur les chercheurs. « A budget comparable, un chercheur français publie de 30% à 50% en moins qu’un chercheur britannique dans certains secteurs [12] » a dit le président en janvier 2009. Il applique, ici encore, les mêmes recettes d’entreprise (et de financiers) dont on sait qu’elles ne marchent absolument pas : les indicateurs [13]. L’important n’est pas le nombre d’articles mais leur qualité et les brevets que l’on dépose. Ceux qui ont fait de la recherche une fois dans leur vie savent bien qu’il est assez facile de « publier pour publier ». Durant le même discours, la suite de la phrase indique tout le mépris que les puissants ont envers les chercheurs : « si on ne veut pas voir ça, je vous remercie d’être venus, il y a de la lumière, c’est chauffé, c’est une réalité ». Cette semaine le président, dans son discours sur le supérieur et la recherche est resté plus neutre dans son langage mais la démonstration d’autosatisfaction de sa politique sur le sujet montre bien que le gouvernement n’a rien compris aux enjeux que nous évoquons ici. Le fait que « les sciences connaissent une certaine désaffection, parmi la jeune génération » est évoqué par le président sans qu’il n’en tire les conséquences. Voilà pourquoi la France est très mal partie pour affronter la grande tempête que qui nous attend. L’époque de « en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées »[14] est bien loin.
[1] Comme Internet qui a su se rendre indispensable
[2] Comme les Smartphones ont donné un nouveau souffle à la téléphonie mobile et les netbooks aux ordinateurs
[3] Exemple : la technologie LED nous offre des écrans de portables et de TV qui consomment moins mais également des éclairages économiques pour la maison
[4] Exemple : la technologie de compression vidéo mp2 puis mp4 a permis la télévision numérique
[5] Comme la Chine qui veut maîtriser l’automobile, l’aéronautique, l’espace, le nucléaire, etc.
[6] Par exemple, autrefois l’énergie nucléaire était maîtrisée que par la France, les Russes et les Américains
[7] Comme l’Allemagne qui est encore leader dans les machines-outils dont tous les pays producteurs ont besoin comme la Chine
[8] Exemple : CNRS, universités, etc.
[9] Exemple des laboratoires de recherches d’IBM qui ont inventé de nombreuses choses
[10] C’est encore le cas aujourd’hui avec les champions que sont Toyota et Panasonic
[11] Ce n’est pas le cas de tous les pays, les Etats-Unis sont un contre-exemple
[12] Bien entendu, il ne précise pas lesquels, ni si en moyenne c’est également vrai
[13] Ceux qui ont une fois mis les pieds dans une grande entreprise savent que les indicateurs sont une des plus grandes perversions de l’entreprise moderne.
[14] Slogan d’une campagne publicitaire du milieu des années 1970 lors du premier choc pétrolier. Aujourd’hui nous n’avons toujours pas de pétrole et plus d’idées !
Auteur : Eugène
Source : www.marianne2.fr
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