Pourquoi la R&D française est-elle inefficace ?


Quelques semaines avant l’annonce par le gouvernement de ce qu’il faut bien appeler un « plan de rigueur », le Centre d’analyse stratégique (*) publiait, fort discrètement, une note de veille sur la fragilité de la R&D française. Les acteurs français de l’édition logicielle se sentiront concernés au premier chef par les conclusions de cette étude, même si le mot de logiciel (décidément inconnu de nos politiques et de leurs conseillers) n’y figure pas.

Partant d’une comparaison entre la France et les États-Unis, le document en question (**) revient sur la faiblesse de la R&D française par rapport à la R&D américaine. Le décalage est évident dans l’absolu (quand, en 2008, les États-Unis investissent 272 milliards d’euros en R&D, la France n’en dépense que 39 milliards), mais aussi, – car la différence d’échelle n’explique pas tout -, en relatif. En effet, rapporté au PIB, l’investissement global R&D (public et privé) est de seulement 2,0% en France contre 2,8% aux États-Unis. Plus grave : depuis une quinzaine d’années, rappellent les auteurs de la note, les dépenses intérieures de R&D des entreprises françaises progressent à un rythme annuel près de deux fois plus faible en volume qu’aux États-Unis. Enfin et surtout, nos investissements R&D ne se traduisent pas de façon flagrante par une meilleure performance de notre industrie, alors que c’est précisément la raison d’être de tels investissements.

Au delà du constat (qui n’est pas nouveau), l’originalité de l’analyse est dans l’explication donnée. La fragilité française n’est due, observe le Centre d’analyse stratégique (CAS), ni à une défaillance particulière de la R&D publique ni à un déficit structurel ou démographique de nos entreprises. L’effort public en R&D est en effet comparable dans les deux pays. De même, la concentration des activités de R&D sur les très grandes entreprises (de plus de 5000 salariés) n’est pas plus forte en France qu’aux États-Unis : chez nous comme outre-Atlantique, les grands comptes représentent environ 1% des entreprises et quelque 60% de la Dépense Intérieure en Recherche et Développement.

En réalité, le retard de la R&D privée hexagonale s’explique par son positionnement sectoriel et par le déséquilibre des investissements dans le tissu industriel hexagonal. Compte tenu des enjeux mondiaux, la R&D française n’est pas suffisamment focalisée sur la haute technologie (technologies de l’information, du numérique, de la communication et de la santé notamment), sur des secteurs d’avenir capables de dynamiser la capacité d’innovation d’un pays. En France, constate la note du CAS, les entreprises de forte intensité technologique ne représentent que 6% des plus gros budgets de R&D, contre plus de 25% aux États-Unis. Les investissements en R&D sont mal répartis et mal exploités. Ainsi, les grandes entreprises françaises ont bien les moyens d’investir en R&D, mais, positionnées plutôt sur le secteur manufacturier, elles ciblent leur R&D sur les « basses et moyennes-basses » technologies, ce qui n’aide pas à booster la compétitivité de la France. Quant aux entreprises de taille intermédiaire (250 à 5000 salariés), bien qu’elles disposent d’une taille critique suffisante pour déployer des projets d’envergure, elles sont très loin d’investir en recherche autant que leurs homologues américaines.

Curieusement, ce sont les petites entreprises, celles de moins de 50 salariés, qui font preuve de « la plus forte intensité » en R&D, et dans des secteurs non manufacturiers. C’est typiquement le cas des acteurs de l’édition française du logiciel. La R&D est l’un des principaux atouts (comme le souligne également le Truffle 100 des éditeurs français) des petites entreprises françaises de la high tech. Mais voilà le hic : vu leur taille et leurs faibles ressources, elles ont beaucoup de mal à transformer ces investissements en chiffre d’affaires et en valeur économique. La R&D ne leur servirait qu’à survivre, à faire du sur-place et non à se développer. Quel gâchis !

Conclusion ? Le CAS préconise certes un renforcement de l’aide publique dans les secteurs technologiques d’avenir, comme le prévoient d’ailleurs les priorités affichées du grand emprunt national. Mais attention à ne pas délivrer ces aides à l’aveuglette : « l’efficacité de ces aides dépendra de la capacité de l’État à cibler les catégories d’entreprises les mieux à même d’assurer le redéploiement industriel de l’économie française », en clair : les PME déjà positionnées sur des marchés technologiques porteurs. Rappelant l’exemple positif du Small Business Innovation Research (SBIR), programme américain de soutien à l’innovation pour les petites entreprises, le CAS souligne l’intérêt d’un dispositif tel que le Crédit d’impôt recherche (CIR), sous réserve que cette mesure a priori adaptée ne profite pas qu’aux seules grandes entreprises.

De telles mesures sont depuis longtemps réclamées par le secteur de l’édition logicielle, constitué essentiellement d’acteurs de petite taille. Reste à savoir si, dans le contexte de grave crise financière que traverse l’Europe, les programmes d’austérité mis en place dans l’urgence par nos gouvernants, comprenant entre autres une réduction des aides publiques et le gel des allègements fiscaux pour les petites entreprises, ne risquent pas de pénaliser encore davantage les petites entreprises les plus innovantes, au risque de bloquer encore, et pour longtemps, la compétitivité d’un des maillons forts de notre économie.

(*) organisme rattaché au Premier Ministre, ayant mission à éclairer le gouvernement dans la définition de ses orientations stratégiques en matière économique, sociale, environnementale ou culturelle.

(**) Note de veille n° 173, datée d’avril 2010, intitulée « R&D et structure des entreprises : une comparaison France / États-Unis « . Consultable sur Internet : cliquer ici.

Auteur : Claire Leroy

Source : www.cxp.fr


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