Père de la batterie automobile du futur, Jean-Marie Tarascon préfère poursuivre ses recherches à Amiens, en Picardie, plutôt qu’à Santa Barbara, en Californie.
Il y avait le ciel, le soleil et la mer. Le bureau qui donnait sur l’océan Pacifique. Un salaire royal, une armée de collaborateurs à ses pieds, des budgets de recherche à tire-larigot: un poste en or en Californie, à l’université de Santa Barabara. Spécialiste mondialement réputé des batteries automobiles électriques, Jean-Marie Tarascon, 57 ans, a pourtant refusé d’entendre les chants si séduisants des sirènes américaines et décidé de rester à l’université de Picardie Jules-Verne, à Amiens, où il exerce depuis 1995. Étonnant, non ?
Le bonhomme a le sourire aux lèvres, la carrure de l’ancien demi de mêlée qu’il fut et l’accent du Lot-et-Garonne qui va avec. « Un type droit, un chercheur et un enseignant exceptionnels, qui, en allant en Californie, aurait occupé l’antichambre du prix Nobel de physique », assure Ronan Stephan, directeur général pour la Recherche et l’Innovation au ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur. Titulaire de la chaire promise à Santa Barbara à Jean-Marie Tarascon, Allan Heeger décrocha effectivement la prestigieuse récompense en 2000.
Tarascon, « que nous avons rattrapé in extremis », précise la ministre Valérie Pécresse, est une pépite. Le père des batteries plastique Lithium-Ion. Bientôt peut-être le père des batteries électriques du futur, celles qui équiperont d’ici à quelques décennies toutes les voitures de la planète, puisqu’un jour plus aucun véhicule automobile ne roulera au pétrole. Le marché et les enjeux financiers à venir sont gigantesques. Une nouvelle ruée vers l’or dans laquelle s’engagent gouvernements et constructeurs automobiles du monde entier. Hier, BMW a présenté à Paris une Mini 100 % électrique. « C’est par l’excellence de nos batteries que nous ferons adopter les véhicules à zéro émission », assure, de son côté, un ponte de Renault. Reste que les véhicules actuels doivent être rechargés au bout de 200 km. Jean-Marie Tarascon en est persuadé : « D’ici à dix ans, on devrait pouvoir doubler leur autonomie et diminuer d’un tiers les coûts. »
« Je ne suis pas resté pour l’argent »
Mais pourquoi chercher en France ces batteries du futur plutôt qu’aux États-Unis, où il passa quinze années de rêve, de 1980 à 1994 ? « C’était le paradis, l’épanouissement. Des conditions idéales pour un chercheur. La consigne était : « Faites ce que vous voulez mais soyez le meilleur ! » Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche voudrait voir en Tarascon le symbole vivant de la fin de la fuite des cerveaux (lire encadré). La réalité est un peu plus complexe. « C’est sûr, je ne suis pas resté pour l’argent, dit-il en souriant. Le sacrifice salarial est considérable. » Un haut fonctionnaire précise: « Il aurait sans doute gagné trois fois plus d’argent en partant en Californie ! »
Si la France a su retenir ce chercheur courtisé par les États-Unis mais aussi par les industriels du monde entier, ce membre de l’Académie des sciences depuis 2004, titulaire de la chaire de développement durable, environnement, énergie et société du Collège de France depuis juin dernier, c’est pour d’autres raisons. « Il n’était pas forcément facile de faire une nouvelle fois bouger ma famille, reconnaît d’emblée l’intéressé. Mais si j’ai refusé d’aller à Santa Barbara, c’est surtout parce que j’ai un esprit fédérateur, un vrai désir de partager la connaissance. Or, mon dernier séjour là-bas m’a montré que les choses y avaient changé. Je n’y ai pas retrouvé l’ambiance des années précédentes, les mentalités étaient devenues individualistes. »
Tarascon est aussi resté suite à la création, pour lui et son équipe, de l’outil dont il rêvait, une structure sur mesure, le premier Réseau national de recherche et technologie sur les batteries, dont la naissance a été officialisée vendredi dernier. Quinze contrats de post-doctorants créés par le ministère de la Recherche, 33 postes de chercheurs et ingénieurs fournis par le CNRS qui s’ajouteront aux 150 personnes déjà mobilisées ; plus de 30 millions d’euros par an de budget ; deux centres de recherche, huit laboratoires (dont Amiens). « J’apprécie la prise de conscience française, reprend Tarascon. On se rend enfin compte qu’il est nécessaire de rentrer tout de suite dans la course à l’énergie. Quand vous voyez les investissements colossaux réalisés par l’Allemagne ces dernières années, vous vous dites qu’il y avait vraiment urgence. »
Japonais, coréens et chinois composent le trio de tête des fabricants de batteries électriques nouvelle génération. Ce sont pourtant les chercheurs européens, français notamment, qui sont en pointe. L’État a donc formulé une ultime promesse à l’égard du chercheur gascon, le renforcement des liens entre chercheurs et industriels français. « Ce serait bien, sourit-il, un brin lassé, que les avancées scientifiques françaises cessent de devenir des produits industriels asiatiques. »
Auteur : Alexandre Duyck
Source : www.lejdd.fr
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