A l’heure des dettes publiques abyssales et des plans d’austérité, tout le monde est exhorté à mettre la main à la pâte. Mais il est grand temps, aussi, de poser la question de la responsabilité des entreprises et de leur contribution à une croissance responsable.
Accusées de pratiquer l’obsolescence programmée pour artificiellement encourager la consommation, stimuler l’économie et pérenniser l’emploi, les entreprises ont longtemps choisi une direction contre-nature du point de vue de l’ingénieur que je suis. C’est certainement le rôle des hommes d’affaires que de se garantir des clients tous les ans. Mais celui d’un ingénieur est d’inventer de nouvelles technologies qui fonctionnent mieux – et qui durent. Mais les entreprises ont-elles le choix ? Sont-elles les seules à pouvoir agir pour se développer durablement ?
Et quid de nous, « sur-consommateurs » ? Ne devons-nous pas nous responsabiliser ? La première nécessité a cédé le pas au superflu. Dès lors, tout se décline sur le mode du consommable et du jetable – depuis les couverts en plastiques aux capsules de café, en passant par les sacs d’aspirateur et les serviettes en papier. Nous avalons n’importe quoi, au sens propre comme au figuré, et les fabricants se jouent de ce manque de discernement. Les industriels préfèrent alors brouiller les pistes, rendant audibles des slogans qui n’ont de vert que le nom, et inaudibles les initiatives potentiellement authentiques. Bien sûr, à nous de faire attention à bien éteindre la lumière. Mais qui s’occupe réellement d’optimiser le rendement énergétique de l’ampoule ?
L’UE a voté le retrait progressif des lampes à incandescence, ce qui devrait stimuler l’innovation dans le domaine des LED (Light-Emitting Diode ou diode électroluminescente) – 10 fois plus puissantes que les ampoules traditionnelles et moins énergivores : il était donc grand temps de débrancher cette ancienne technologie vieille de 130 ans en faveur d’une plus efficace. Les pouvoirs publics doivent intervenir avec davantage de fermeté, notamment par le biais de normes plus contraignantes. Les appareils que nous utilisons tous les jours devraient être encore plus éco-énergétiques. J’ai encouragé un projet de loi européen sur l’éco-conception et les étiquettes énergie relatives aux aspirateurs, et je recommande vivement que les mesures soient particulièrement sévères vis-à-vis des gros moteurs gourmands en énergie. L’éco-conception ne devrait pas être une option mais une obligation. En ne laissant plus le choix, les institutions ont le pouvoir d’imposer l’innovation. Et d’interdire le « green-washing » au passage.
De l’autre côté de la barrière, les industriels ont les moyens financiers de répondre aux exigences environnementales. A condition qu’ils mettent l’invention en priorité devant le profit et la publicité. Encourager le gaspillage peut sembler lucratif, mais seulement à court-terme. Investir en R&D (Recherche & Développement) est coûteux et risqué. Mais c’est ce qui paie à long-terme. Depuis près de 30 ans, nous avons trouvé le remède aux sacs d’aspirateurs. Pourtant encore aujourd’hui, la moitié des rayons est occupée par des modèles dont les sacs ne sont pas recyclés ou recyclables. Idem pour les moteurs qui équipent notre électrodomestique : les industriels – notamment fabricants d’aspirateurs – se sont alliés pour nous faire croire que plus ils sont gros mieux c’est. En voilà une belle idée reçue.
Je ne suis pas écologiste. Mais il m’apparaît évident qu’un design rationnel propose de faire plus avec moins. Il est alors intelligent, performant et économique à la fois. Et donc plus responsable et écologique. Je n’encourage pas mes ingénieurs à proposer des appareils verts, mais des appareils qui fonctionnent mieux. Et cela va de paire avec l’élimination : ils doivent créer pour détruire de la matière et de l’énergie inutiles, des coûts superflus, des déchets, des consommables et… une bonne dose d’inefficacité. Le design doit avant tout partir d’une démarche au plus juste. Pas prodigue. Nous essayons de montrer l’exemple à notre niveau et de nous appliquer à nous-mêmes cette bonne parole. Il nous reste du chemin à parcourir, mais pour peu qu’on ait l’envie (et la passion) de répondre aux défis – lancés par le développement durable et relevés par nos ingénieurs – les perspectives d’avenir et de croissance responsable sont nombreuses. Les ingénieurs ont inventé les énergies renouvelables. Ils trouveront peut-être, le moyen de recycler les déchets nucléaires en énergie verte. A condition qu’ils soient de plus en plus nombreux à suivre ces carrières créatives, à inventer, à résoudre des problèmes.
Bien sûr, nous avons notre part de responsabilité dans l’empreinte carbone que nous générons avec les 6 millions d’appareils Dyson produits chaque année dans le monde. Mais notre impact, individuel et collectif, peut être contrôlé grâce à une consommation énergétique plus responsable issue d’un design intelligent. Sans pour autant transiger sur la performance. C’est là que réside le défi technologique à relever pour nos ingénieurs. Alors plutôt que de leur imposer de suivre la tendance, laissons-les travailler librement. Ils nous montrent la lumière.
Auteur : James Dyson est aussi l’inventeur de l’aspirateur sans sac et membre du Business Advisory Group créé par le premier ministre britannique pour relancer l’économie en Grande-Bretagne.
Source : www.lemonde.fr
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