Profession : ingénieur


Avant d’être le peintre que l’on sait, Léonard fut d’abord et surtout un inventeur de génie à l’œuvre protéiforme et visionnaire. Son meilleur biographe français nous rappelle ce que le monde lui doit.

A la cour de François Ier où il finit ses jours, messer Lyenard de Vince, comme on écrivait alors, jouissait d’une triple réputation d’artiste, d’ingénieur et d’homme de savoir. Nous avons là-dessus le témoignage de Benvenuto Cellini, ainsi que celui de l’imprimeur Geofroy Tory qui affirma, en 1530, que Léonard n’était «pas seulement un excellent peintre, mais un véri table Archimède» et que c’était également «un grand philosophe».

La postérité juge d’après ce qu’elle connaît. Un siècle après la mort de Léonard, ses réalisations techniques ayant disparu et ses notes sommeillant à l’état de manuscrits, on avait oublié l’ingénieur, l’architecte, l’homme de sciences, le sculpteur même, pour ne plus considérer que le peintre.

La redécouverte s’effectua lentement. Soucieux de l’expression des passions, le XVIIIe siècle s’attacha aux caricatures de Léonard, sans égard pour ses travaux technologiques : des marchands indélicats n’hésitaient pas à amputer ses carnets pour fournir les collectionneurs. Puis Napoléon razzia l’Italie et l’on emporta en France tous les écrits de Léonard que conservait la bibliothèque Ambrosienne. La Restauration restitua le Codex Atlanticus, en 1815, mais le reste demeura à l’Institut, où Venturi et Ravaisson-Mollien en entreprirent la difficile transcription. L’impulsion était donnée : dans le dernier tiers du XIXe siècle, l’essentiel de ses notes était enfin accessible. Ce qu’on y découvrit, en ces temps de révolution industrielle, suscita un mélange de stupeur, d’émerveillement et presque d’effroi : comment un artiste avait-il pu inventer, à la Renaissance, la machine volante, le sous-marin, le char d’assaut ? Comment un autodidacte avait-il réussi à innover dans des domaines aussi variés que l’optique, la géologie, l’acoustique, l’hydraulique, la balistique, la mécanique, l’anatomie humaine et animale, etc. ? Comment était-il possible qu’un seul individu eût devancé Newton, Cuvier, Kepler, Huygens ? Le mythe du surhomme, du sorcier («un frère italien de Faust», écrivait Michelet), du mage inspiré, naquit ainsi, dont le Da Vinci Code n’est au fond qu’un des derniers avatars.

Toute la problématique des historiens a consisté depuis à s’affranchir du mythe du vision naire isolé et à réévaluer ses travaux en les replaçant dans leur contexte. Les engins de guerre qui avaient tellement impressionné existaient déjà, sous une forme rudimentaire, chez Konrad Keyser. Ses navires et son véhicule automobile se trouvaient chez Francesco di Giorgio Martini, dont Léonard annota les écrits ; son scaphandre, chez Taccola. Un inventaire des sources ferait remonter à Roger Bacon – le doctor mirabilis du Moyen Age -, à Pline l’Ancien, publié en 1476, à Philon de Byzance… Il apparut, par ailleurs, conclusion qui mit longtemps à s’imposer, que Léonard avait suivi, au cours de son existence, une carrière d’ingénieur quasiment ininterrompue – à la cour de Milan, au service de César Borgia, à celui de Julien de Médicis. La peinture n’occupe qu’une petite place dans ses écrits ; tout au long de sa vie, ses activités picturales ne représentèrent, de même, qu’une faible partie de ses revenus ; de sorte qu’il faudrait aujourd’hui renverser l’image que l’on a d’un artiste touche-à-tout, pour retenir plutôt celle d’un ingénieur à plein temps qui fut aussi un peintre de génie. N’étaient-ce pas ses capacités techniques que Léonard mit en avant, à l’âge de 30 ans, dans sa lettre d’offre de services à Francesco Sforza ? N’est-ce pas pour cela, entre autres, que nous ne possédons qu’une douzaine de tableaux de sa main ?

Sa formation d’ingénieur – de constructeur d’engins les plus variés -, Léonard la reçut dans l’atelier de son maître, Andrea Verrocchio. La réalisation et la mise en place, au sommet de la lanterne duDuomo, de la boule dorée, lourde de 2 tonnes, destinée à parachever l’édifice, fut l’occasion pour lui d’étudier de près les machines de Brunelleschi, car de même que le peintre fabriquait lui-même ses couleurs, qui ne s’achetaient pas en tubes, l’architecte concevait les treuils, les grues, les vérins, tout l’arsenal nécessaire à son chantier. Léonard devait se rappeler cette expérience, des années plus tard, à Rome, quand il envisageait d’assécher les marais Pontins à l’aide de miroirs paraboliques géants.

Au Quattrocento, la charge d’ingénieur s’accompagnait d’une élévation sociale et de gains en rapport. Elle comprenait le génie militaire et civil : la construction de fortifications, d’armes offensives, de ponts, de canaux, de villas ou d’édifices religieux, ainsi que cent tâches plus modestes : en 1499, à l’époque où il préparait la fonte de sa grande statue équestre et qu’il achevait La Cène, Léonard planchait sur la plomberie d’une baignoire, où l’eau chaude coulerait à volonté, pour Isabelle d’Aragon. La fonction incluait aussi l’organisation des fêtes et spectacles dont se régalait la cour : à Milan, comme plus tard à Amboise, Léonard émerveilla ses contemporains par ses machineries théâtrales et son talent de metteur en scène.

Dans les 6 000 pages de lui qui nous sont parvenues, on voit ainsi Léonard s’atteler aux nombreuses commandes qu’on lui passait ou qu’il désirait obtenir, ainsi qu’à ces «inventions utiles» grâce auxquelles il espérait se mettre à l’abri du besoin : une matière plastique imitant l’ivoire, une machine à fabriquer des aiguilles, une pompe centrifuge. Ce champ s’élargit cependant, à partir des années 1490, lorsqu’il commença à établir des principes généraux d’où sortiraient des applications particulières, de systématiser et d’étendre ses recherches en les appuyant sur la science, de fonder enfin des lois pour comprendre la nature, qui lui serviraient aussi bien dans son métier de peintre. Il discutait métier avec des hommes de terrain, maçons ou fondeurs ; il interrogeait les universitaires et reprenait les travaux de ses prédécesseurs pour les vérifier par l’expérience et y apporter des améliorations ; il faisait des maquettes et se servait de la plume comme outil d’investigation, inventant un système de représentation qu’on nomme aujourd’hui « vue en éclaté » qui lui permettait de réaliser sur le papier de véritables simulations ; il questionnait inlassablement la nature, au moyen de dons d’observation hors du commun ; le reste se déduisait aisément, selon lui, par analogie : «Il est facile de devenir universel…» Ses ambitions étaient alors si démesurées qu’il pouvait noter : «Ecris ce qu’est l’âme.»

Ce n’est qu’au crépuscule de sa vie qu’il décida d’abandonner le sujet aux prêtres ; Dieu, admettait-il alors, non sans regret, était bien meilleur ingénieur que lui.

Auteur : SERGE BRAMLY

Source : www.lefigaro.fr

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