Rencontre. Pascal Picq est l’auteur de « Un paléoanthropologue dans l’entreprise. S’adapter et innover pour survivre »(1). Sur les pas de Darwin, il démontre combien nos entreprises passent à côté de bien des innovations.
Qu’est-ce qu’un paléoanthropologue vient faire dans l’entreprise ?
J’ai été invité, il y a une quinzaine d’années, par l’Association Progrès du Management (APM), qui m’a proposé de porter un premier regard sur l’entreprise. J’ai, depuis lors, peu à peu construit ma réflexion sur le sujet.
Quelles observations avez-vous tiré de « l’entreprise » si tant est qu’elle existe ?
J’ai constaté combien l’entreprise reproduisait les schémas anthropologiques archaïques, combien on avait enfermé l’homme et la femme dans des rôles figés attribués – de façon erronée – à notre évolution, mais qui reprennent l’idéologie de la domination masculine. Ce sont des constructions sociales qui remontent au XIX e siècle, avec les hommes à l’usine ou à la mine et les femmes à la maison pour faire des enfants. Aujourd’hui, on demande aux femmes de suivre un parcours fait pour les hommes, une organisation obsolète avec l’importance des métiers des services et les NTIC. Comme j’aime à le rappeler, nous vivons sur des adaptations du passé.
Quel rapport avec l’évolution ?
Il existe deux grandes théories de l’évolution, donc de l’adaptation et de l’innovation : celles de Jean-Baptiste de Lamarck et de Charles Darwin. La première correspond à l’excellence de nos universités et de nos grandes écoles en Europe continentale et leurs cultures d’ingénieur. On fait appel à la créativité en réponse au marché et on développe des filières qui existent déjà. On s’adapte au marché. D’où la qualité de nos grandes entreprises du CAC 40. On forme nos élites à faire carrière dans de telles structures. La seconde privilégie l’émergence de nouvelles filières avec une culture d’essais/erreurs et crée de nouveaux marchés, comme dans la Silicon valley.
Constatez-vous les mêmes modèles partout en Europe ?
Bien entendu, il y a, en France, en Allemagne, en Italie… des organisations différentes, qui laissent de la place à la créativité, à la coopération entre entreprises, au sein d’une même entreprise… Mais le principe anthropologique de fond est là et il passe par des schémas de l’évolution qui s’appuient sur Lamarck ou Darwin et qu’on retrouve dans l’éducation et le tissu des entreprises. Nous avons eu, lors des années folles, de l’après-guerre, etc., nos heures d’excellence (le chemin de fer, le téléphone, le béton, le nucléaire, l’eau…), mais nous sommes aujourd’hui incapables de faire naître une entreprise telle que Google ou Facebook. Nous souffrons aujourd’hui d’un déficit de culture entrepreneuriale. Nous n’avons pas la culture de l’erreur, mais celle de la faute. Un individu qui fait faillite, en France, est fiché, alors qu’il n’y est peut-être pas pour grand-chose. Nous avons pourtant les moyens, à l’instar de Michelin, Auchan, d’inventer de nouveaux modèles.
(1) Editions Eyrolles, octobre 2011
Recueilli par Nathalie Brichler
Source : www.leprogres.fr
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