Contrefaçon à tous les rayons


Attisé par la complicité des consommateurs, c’est le fléau numéro un du commerce mondial. L’imagination des faussaires étant illimitée, rien ne leur échappe : accessoires de luxe, capots de voiture, médicaments… enquête sur un marché parallèle florissant, des entreprises en guerre et des sanctions de plus en plus lourdes.

Marie porte des jeans Levi’s et des cotonnades Gap. Elle apporte une touche de fantaisie à sa garde-robe en choisissant des tee-shirts Agnès b. Mais c’est en s’offrant un sac d’une grande marque de luxe, chaque hiver, qu’elle confère à sa silhouette une note de distinction, un supplément de chic. Enfin… qu’elle conférait… Car cette année, Marie n’a pas acheté le dernier modèle en boutique.

Non. Lasse d’entendre  » C’est un faux ? « , elle a fait comme des dizaines de milliers de personnes. Lors d’un séjour en Italie, elle a cédé devant un sac  » contrefaisant « , troquant le plaisir du privilège pour le frisson de l’interdit. Depuis une vingtaine d’années, dans les boutiques de Canal Street, à New York, aux puces de Clignancourt, à Paris, dans les rues de Vintimille, de Rome ou de Naples, ou sur le bazar d’Istanbul, des copies de produits de luxe ou de prestige racolent à moindre prix.

Égaré à Saint-Ouen, le novice se demandera si l’original de ce sac existe vraiment, s’il y a une petite chance pour que ce Trésor de Lancôme à 20 euros soit  » tombé du camion  » ou si ces tee-shirts Von Dutch ne sont pas en promotion. L’habitué repartira, lui, avec trois, cinq, six modèles en vogue, entassés dans un vulgaire sac plastique, sachant parfaitement qu’il s’agit là de contrefaçon. Un phénomène vieux comme le monde qui se développe dans les années quatre-vingt avec les copies en nombre de polos Lacoste, de montres Cartier et autres symboles de réussite sociale.  » Les contrefacteurs sont très réactifs, ils se positionnent sur des produits qui marchent avec des copies de plus en plus serviles « , avoue Anne Cornet, de la direction générale des douanes.

Aujourd’hui, tout y passe : logiciels, DVD, jouets, produits de beauté, pièces automobiles, téléphones portables, électroménager, boissons énergisantes, etc. En vitrine : le faux luxe. Et en réserve : les faux médicaments ! Un marché parallèle qui explose, allant jusqu’à représenter entre 5 % et 10 % du commerce mondial. Les pays producteurs ? La Chine, mais aussi la Turquie ou encore la Russie. Aux portes de l’Union européenne, on motive les douaniers et on comptabilise les infractions. Résultat : 85 millions d’articles saisis en 2002, un chiffre en hausse de 25 % par rapport à 2000. Idem aux douanes françaises, où le nombre de produits contrefaisants retenus a augmenté de 56 % entre 2002 et 2003.

Aux yeux de l’opinion publique, la contrefaçon bénéficie toujours d’une certaine indulgence. Le consommateur de faux articles Chanel, Adidas ou Diesel plébiscite cette offre parallèle tant qu’il y trouve son compte, tandis que la clientèle de l’original demeure indifférente… sauf quand elle se lasse. Pour les entreprises, c’est justement là que le bât blesse. Grandes maisons en tête, elles dénoncent le déficit d’images et la perte de marchés.  » La contrefaçon dévalorise les marques. À force de voir beaucoup de monde porter un article rare au départ, la clientèle se détourne du produit. C’est un manque à gagner pour ceux qui investissent en recherche et développement, maintiennent un savoir-faire et respectent le droit du travail « , s’insurge Nicolas Prelot, chargé de mission au Comité Colbert, qui représente soixante-six maisons de luxe françaises.

Difficile d’estimer les pertes d’une clientèle boudant un article au prestige galvaudé ou adoptant des répliques plus ou moins serviles à prix réduits. Impossible également d’évaluer le préjudice subi par les ouvertures sauvages, dans des marchés émergents, de fausses boutiques reproduisant jusqu’à la mise en scène du produit : de la maroquinerie de luxe en Chine, des stylos haut de gamme en Mongolie ou de l’essence… en Bulgarie, où se trouve une station-service ripolinée aux couleurs d’une grande enseigne.

La chasse est ouverte

Pour défendre leurs marques, leurs modèles, leurs brevets, les grosses boîtes et les PME s’organisent. En amont, elles font du lobbying auprès des pouvoirs publics et des instances internationales et, en aval, de la sensibilisation du public. Même les épouses de nos ambassadeurs s’y mettent, priées qu’elles sont de faire à l’étranger la promotion du vrai ! Sur le plan législatif, la France fait figure de pionnière.

Dès 1994, la loi Longuet reconnaît l’atteinte à la propriété intellectuelle comme un délit et confère aux douanes le pouvoir de saisir ou de retenir de la marchandise contrefaisante, et ce sur tout le territoire. En Italie, les carabinieri ne lèvent toujours pas le petit doigt devant les trottoirs de faux…, n’étant simplement pas mandatés pour le faire. Au printemps dernier, la France a même alourdi les sanctions pénales. Produire, distribuer ou même détenir de la contrefaçon est désormais passible de trois ans de prison et de 300 000 euros d’amende en vertu de la loi du 9 mars 2004. Et en bande organisée, ça se gâte évidemment.

Le client lambda est-il visé ? En théorie, oui. La France serait même le seul pays à pouvoir condamner le consommateur. En réalité, si on poursuit depuis peu des vendeurs à la sauvette, comme ceux interpellés cet été à Cannes ou des jeunes ayant téléchargé de la musique sur Internet, personne ne s’est encore vu infliger de peine pour port de chaussures frauduleuses ! Il n’empêche. Pour le Comité national anti-contrefaçon, l’Union des fabricants et le Comité Colbert, la lutte contre le faux passe aussi par l’information du consommateur, présenté tour à tour comme victime d’une escroquerie ou complice de grand banditisme.

Bigre ! S’il faut être gonflé pour s’estimer lésé après avoir acheté sur la plage des lunettes griffées à 10 euros, il faut être naïf pour ignorer que certains produits ne tolèrent pas l’amateurisme. C’est le cas des pièces automobiles, des jouets ou encore des médicaments. Il est évident qu’un capot moulé dans un matériau quelconque sera moins sûr qu’une pièce conçue pour amortir les chocs ; qu’une peluche inflammable sera plus dangereuse que son sosie traité contre le feu ; que des médicaments sans effet seront plus nocifs que des produits appropriés.  » Fabriqués de façon illégale, les faux médicaments sont destinés à tromper le client. Pour les contrefacteurs, ce qu’il y a dedans importe peu. S’il n’y a rien, le patient croit se soigner mais ne se soigne pas. S’il y a quelque chose, ce peut être mal dosé, inapproprié et carrément dangereux. Cela s’est déjà révélé mortel« , explique Sabine Kopp, responsable de la qualité des médicaments à l’Organisation mondiale de la santé.

Au Nigeria, au milieu des années quatre-vingt-dix, deux cents enfants sont morts à la suite de l’absorption d’un sirop contre la toux contenant du solvant industriel. Et l’été dernier, plus de trois cent mille comprimés de faux Viagra ont été interceptés à Roissy. En provenance d’Inde, ils étaient destinés à la république de Guinée.

Quand le client n’est pas roi

Les pays pauvres où les infrastructures sanitaires font cruellement défaut sont les premières cibles de ces criminels. Mais le marché européen n’est pas épargné, à cause d’Internet notamment. Car pour écouler leurs marchandises, les contrefacteurs n’hésitent pas à faire de la vente en ligne. C’est vrai pour la maroquinerie sur des sites d’enchères, c’est vrai pour les téléphones portables ou les DVD, et c’est vrai pour les médicaments. «  Même si en Europe il existe de nombreux garde-fous, nous ne sommes nulle part à l’abri de ce fléau. Quand vous commandez du Viagra ou des hormones par Internet, vous ne savez pas ce que vous achetez « , poursuit Sabine Kopp.

Il est plus que jamais possible d’acquérir du faux sans le savoir. En France, 35 % des faux saisis aux douanes en 2003 étaient destinés au marché intérieur. Des produits de beauté distribués sur les marchés, des produits de luxe via les comités d’entreprise, des outils de bricolage lors de ventes flash sur les parkings, du textile dans les cités, mais pas seulement. En février, par exemple, des lentilles de contact non stérilisées se sont retrouvées chez des opticiens traditionnels. Les pièces auto se vendent, elles, via les garagistes indépendants, les casses ou les réseaux spécialisés.

De bonne foi ou non, acheteurs professionnels et autres grossistes servent parfois de relais. Ainsi, de faux jeans Levi’s acquis au Mexique se sont retrouvés dans les rayons d’une grande chaîne de distribution française ! Alors, pour sensibiliser l’opinion publique, les professionnels de la lutte contre la contrefaçon multiplient ces derniers mois les campagnes avec des slogans du type :  » Un faux crocodile peut vous coûter des larmes « , ou, mieux encore :  » Acheter un faux, c’est aussi contribuer au financement du banditisme et des trafiquants de toutes sortes.  » Ainsi, en trente secondes, la citoyenne honnête que vous êtes, récemment convertie au café équitable, se retrouve complice de la Camorra, des mafias albanophones et autres joyeux yakuzas.

La dépendance du consommateur

Bref, il reste à faire le lien entre les DVD ramenés de Hongkong pour un dollar pièce, le vieux tee-shirt Nike tout déformé acheté à Marrakech, le faux porte-monnaie Gucci et les confrères d’Al Capone. Un effort d’imagination que Marc-Antoine Jamet, président de l’Union des fabricants, vous aide à faire.  » Il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les mauvais contrefacteurs. C’est une industrie de production de masse qui repose sur des organisations criminelles investissant souvent dans des technologies de pointe avec des capitaux douteux. Elle cloisonne et répartit les différentes étapes de la fabrication dans divers pays s’il le faut, fait appel à de la main-d’œuvre clandestine, sans jamais payer aucune recherche, aucune TVA, aucune charge sociale. Si la législation se durcit dans un site de production, les contrefacteurs délocalisent leurs usines en moins de quinze jours dans un pays où les risques sont moindres. Le principe économique de la contrefaçon est simple : recherche de la plus-value maximale en prenant le moins de risques possible et en faisant fi des lois du commerce international « , explique-t-il.

À la police judiciaire comme à la direction générale des douanes, on confirme que les méthodes utilisées par les contrefacteurs sont les mêmes que celles des trafiquants de stupéfiants ou de cigarettes. Un exemple ? Les circuits qui font passer la marchandise par Washington et Bruxelles, alors qu’elle provient de Bangkok et se destine à Paris.  » La contrefaçon en amateur, c’est fini. En vingt ans, les réseaux se sont structurés. Dans le cas de la contrefaçon de CD, par exemple, on a vu les usines se déplacer d’Italie en Roumanie, puis en Bulgarie, en Ukraine et en Russie. Pour organiser tout cela il faut des moyens, sans compter que les machines de pressage de disques ou de moulage de chaussures demandent des investissements lourds !  » explique le commissaire Philippe Ménard.

Devant l’ampleur du phénomène, fabricants et pouvoirs publics se mobilisent, tentent de multiplier les collaborations internationales. En attendant que les premières sanctions tombent pour usage illicite de faux shampooing, le client, lui, est invité à déchiffrer les étiquettes, à fuir braderies, solderies et bonnes affaires. Un sacré effort pour celui qui oublie encore de boycotter les marques qui font travailler les enfants !

Madame Figaro du samedi 11 décembre 2004. Par Alexandra Da Rocha.


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