Honneur aux inventeurs réunionnais


La remise des prix aux « zarboutan nout kiltir » de la promotion 2007 a eu lieu samedi à l’Hôtel de Région : six « inventeurs », nés ou enterrés dans l’île, ont été honorés pour leur participation à la transmission d’une part du patrimoine réunionnais. L’un d’eux, presque centenaire, est l’inventeur de la « rap manyok », prototype de machine de transformation liée aux activités agro-alimentaires : un exemple dont peuvent s’inspirer tous ceux qui veulent relever nos défis du XXIe siècle.

Après l’hommage rendu aux maloyèr (2004-2005) et aux tizanèz (2006), la Maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaise (MCUR) a inscrit cette année au tableau des Zarboutan nout kiltir – un titre honorifique décerné par le Musée du temps présent en cours de constitution – six inventeurs dont les découvertes ont rendu « plus facile, plus confortable et plus commode la vie quotidienne des Réunionnais les plus modestes ».

Le titre de Zarboutan nout kiltir vient honorer depuis 2004 des Réunionnais ayant œuvré « pour la préservation, la transmission et la création dans le domaine du patrimoine culturel réunionnais vivant. »

Le premier à le recevoir a été le Rwa Kaf, bientôt suivi de Firmin Viry, Gramoun Lélé, Gramoun Baba, Gramoun Bébé – tous de grandes figures du maloya. En 2006, sept tisanèz en furent décorées et beaucoup étaient présentes samedi pour accueillir les nouveaux promus.

Cette année, le titre a été attribué à Jean de Cambiaire, Maurice Dejean, Louis Dubreuil, Morille Maillot, Arcadius Mezino et Maurice Tomi, pour des inventions qui ont modifié les façons d’habiter, de cuisiner ou d’occuper l’espace rural en le valorisant.

De plus, les femmes et les hommes à qui ces inventions s’adressent – maison, ustensiles ou machines – ne sont jamais considérés comme des « consommateurs », mais plutôt comme des co-concepteurs invités à se saisir de l’invention pour lui donner une extension et une touche singulière. En un mot : à les créoliser.

Trois des lauréats étant décédés, ce sont leurs fils respectifs – Charles de Cambiaire, Marc Dubreuil et Dominique Tomi – qui ont reçu la distinction. Les trois autres étaient présents, quelquefois avec leur famille. Tous ont reçu, avec un grand portrait encadré de l’inventeur, la distinction de « zarboutan nout kiltir » des mains d’un(e) élu(e) de la Région : Yvon Virapin,, Paul Fotse, Raymond Mollard, Catherine Gaud, Pierre Vergès et Rajah Véloupoulé ont transmis chacun la gratitude des Réunionnais pour ces « inventeurs ».

« Leurs inventions relèvent de nos pratiques culturelles vernaculaires à La Réunion », a souligné Carpanin Marimoutou, président de l’association MCUR, dans son introduction à la cérémonie de remise du prix.

Elles sont au cœur de plusieurs processus – transfert de technologie, créolisation – qui en font aujourd’hui encore des références pour ceux et celles qui voudraient relever, avec les matériaux dont ils disposent, les défis du siècle présent. Un trait distinctif important de ce prix est de refuser l’opposition « moderne/traditionnel », pour inscrire l’un et l’autre comme les éléments dynamiques d’un processus culturel continu.

Cette distinction est remise tous les ans depuis 2004. Elle vient honorer des descendants des « six mondes » qui ont fait La Réunion (et la font encore), dans une création représentant « un point d’appui et de résistance à l’aplatissement des cultures ». Selon les indications apportées par Françoise Vergès, chargée de mission pour la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, le comité qui se réunit dans l’année commence par se mettre d’accord sur une « catégorie » à honorer. L’an dernier par exemple, le groupe des tizanèz s’est imposé, face à l’omniprésence du chikungunya, comme « une réponse réunionnaise à la douleur, dans un partage des connaissances ».

Il reste à dire que ces lauréats sont loin d’être les seuls « inventeurs » que compte l’île – où débrouillardise et créativité foisonnent. Ils sont le fruit d’une sélection qui a dû être très difficile à établir.

Les inventions 2007

Les inventions mises à l’honneur sont : la kaz Tomi (ou kaz karousel) – à laquelle ont travaillé trois lauréats – le moulin kafé, la rap manyok et le baraj Kastor.

baraj Kastor. Ce dernier est un barrage anti-érosion mis au point par un homme issu d’une famille d’agriculteur et très impliqué dans la structuration de l’élevage réunionnais. Morille Maillot ayant défriché lui-même 30 ha de terrains agricoles dans les années 80 – il avait alors une quarantaine d’années -, il observa les différentes causes de l’érosion des terres et, s’inspirant de pratiques d’agriculteurs israéliens, il mit au point un barrage anti-érosion qu’il expérimenta dans ses propres ravines, à la Chaloupe Saint-Leu. Au fil des années, il a amélioré le modèle en observant comment les barrages se comportaient par temps de cyclone et, depuis 1989, il a construit avec son fils 60 barrages de toutes tailles. Grâce à ce système, il a récupéré plus d’un hectare de terrain et a agrandi ses parcelles en les reliant ; il a sécurisé les ravines pour ses bêtes et enrichi le sous-sol de ses pâturages par l’apport de sédiments et de faune souterraine. Cette méthode « est un enseignement sur la possibilité et la manière d’adapter des propositions technologiques faites pour d’autres situations aux réalités d’une île tropicale du sud soumise à des conditions climatiques violentes ».

Rap manyok. L’invention de cette râpe est née de la nécessité où étaient les habitants de l’île, pendant le blocus de la Seconde guerre mondiale, de construire eux-mêmes des ustensiles leur facilitant la vie quotidienne. La rap manyok est un rondin de bois sur lequel l’inventeur de cet ustensile, Bruno Arcadius Mezino, a fixé des lames de scie pour râper le manioc et larourout (arrow-root). Le premier modèle a connu plusieurs évolutions et a été finalement motorisé par le frère de M. Mézino. « Cette invention, liée à un monde rural qui a en grande partie disparu n’a cependant rien d’archaïque ni d’ethnographique » explique le document de la MCUR. « La rap manyok répondait à la nécessité de transformer les aliments dans une période de quasi autarcie économique et de difficulté de ravitaillement. Son principe pose aujourd’hui la question des machines de transformation liées au monde agro-alimentaire dans La Réunion du XXIe siècle (…) de plus en plus confrontée aux contraintes énergétiques, aux prix des transports de machine par avion ou par bateau…(…) Quelle invention aujourd’hui, dans une société qui va bientôt atteindre le million d’habitants, va répondre à ces défis auxquels il n’est plus possible de se dérober ? »

Moulin kafé. C’est une machine à décortiquer le café, qui peut aussi servir à décortiquer le maïs selon la finesse du réglage. L’appareil présente une sortie pour la paille, une autre pour le café, le tout constituant un meuble qui sert de cadre à la mécanique. Le cadre est fait de ce bois utilisé dans les chantiers-navals, du « bois glacé qui refuse l’eau ». Le moulin est actionné par un moteur (1,5 cv) couplé à un démultiplicateur de scooter : le moteur tourne toujours à la même vitesse pour ne pas chauffer et durer plus longtemps. La fabrication d’une machine demande environ deux ans. Elle est amovible, à taille humaine et utilisable par n’importe qui et peu dévoreuse d’énergie. Elle répond, dans son principe, « aux enjeux modernes d’une industrie de transformation de l’agroalimentaire à La Réunion soucieuse de l’environnement et de l’énergie » au moment où notre île relance la culture du café « Bourbon pointu ».

Kaz karousèl (case Tomi). Dans les années soixante, à La Réunion, de nombreuses familles d’agriculteurs vivaient encore dans des paillotes insalubres et fragiles (elles étaient mises à bas à chaque cyclone). Le coût des constructions en dur les rendait inaccessibles à la très grande majorité des habitants. La kaz Tomi est l’invention de trois hommes – un banquier, un architecte et un entrepreneur du Bâtiment – qui ont uni leur compétence pour concevoir, financer et construire, à proximité des exploitations agricoles, un modèle de maison économique, bien intégré dans le paysage et facile à construire. La structure en bois était usinée en atelier et le montage pouvait se faire en 15 jours ou 3 semaines. C’est une maison de forme cubique, partagée à l’intérieur en quatre parties égales délimitées par deux cloisons en forme de croix. Les cloisons prennent appui sur un poteau central et ne montent pas jusqu’à la toiture, d’où son nom de kaz karousèl. Les poutres sont apparentes et, dans les premiers modèles, la toiture est à quatre pans, couverte de tôle ondulée. C’est aussi une case « évolutive » que les Réunionnais ont adoptée en raison de sa simplicité, sa solidité, une bonne ventilation et son coût modique – « l’équivalent du prix de quatre œufs par jour pendant un an ». La kaz karousèl a répondu au besoin d’une époque : quelle kaz répondra aux besoins d’aujourd’hui ?

Les inventeurs

Jean de Cambiaire
Né le 24 janvier 1923 à Maillau (Aveyron), il est décédé le 2 octobre 1986 à La Réunion. Titulaire d’un doctorat en droit de l’université de Montpellier, Jean de Cambiaire est entré au Crédit agricole en 1950 à Albi ; il s’y est occupé de la création et du développement de coopératives (vin, lait et charcuterie). Après avoir dirigé l’agence d’Albi de 1954 à 1961, il fut nommé directeur du crédit agricole de La Réunion (1961) et mit en place dans l’île la SAFER (outil de gestion du foncier agricole), des mutuelles agricoles et la SICA habitat rural. De son association avec Maurice Tomi (entrepreneur) et Louis Dubreuil (architecte) est née la « case Tomi », produit d’une vaste campagne pour l’habitat rural. De 1961 à 1973, plusieurs milliers de maisons ont été financées par le Crédit agricole.

Louis Dubreuil
Né le 29 mai 1925 à Le Meillard (Somme), il est décédé le 21 septembre 1982 à La Réunion. Ancien élève des beaux-arts de Paris, architecte DPLG, Louis Dubreuil répondit à la fin de ses études à une proposition du Crédit agricole de La Réunion qui cherchait un architecte. Il participa très activement au projet de construction en zones rurales, avec Maurice Tomi et jean de Cambiaire. Outre cette collaboration, Louis Dubreuil est connu pour ses plans de la chapelle de l’APECA (aide et protection de l’enfance coupable abandonnée – un organisme créé en 1936) à la Plaine des Cafres ; de l’église de la Plaine des Palmistes ; de la clinique de Sainte-Clotilde, des sièges des Sucreries de Bourbon et de EDF, rue Sainte-Anne (Saint-Denis).

Maurice Tomi
Né le 5 juin 1924 à Curepipe (île Maurice), il est décédé le 2 octobre 1996 à La Réunion. Il avait fait ses études secondaires à l’île Maurice, puis entrepris des études de médecine en Angleterre, en 1945. Il les abandonne pour revenir dans les Mascareignes et transférer l’entreprise familiale de traitement du bois à l’île de La Réunion, où vivaient ses sœurs, mariées à des Réunionnais. Ayant eu des 1960 l’idée de construire une kaz avec des modules de bois que l’habitant pouvait agrandir et modifier à sa guise, Maurice Tomi mit se projet à exécution après sa rencontre avec Louis Dubreuil architecte DPLG du Crédit agricole. Capable d’usiner la structure de 4 à 5 maisons par jour ouvrable, l’entreprise Tomi devint l’entreprise de construction la plus importante de La Réunion dans les années 1960-70, avec plus de 1800 employés, à son siège du Port. L’entreprise Tomi a exporté son savoir-faire à Mayotte, en Australie et aux Antilles.

Maurice Dejean
Né le 13 mai 1925 à la Rivière Saint-Louis, Maurice Dejean est l’aîné d’une famille de huit enfants et, comme beaucoup de Réunionnais pauvres de sa génération, il n’est pas allé à l’école. Il a travaillé dès l’âge de 9 ans, avec un autre de ses frères, dans la forge paternelle – le père étant maréchal ferrant et taillandier (fabrication des outils agricoles en métal). Il a rejoint, jeune, le parti communiste réunionnais et lutté avec lui pour l’amélioration des conditions de vie et les droits civiques des Réunionnais. Il exerça la profession de son père jusqu’à atteindre lui-même l’âge de la retraite et se mit ensuite à fabriquer des machines qu’il appelle « moulins ». C’est ainsi qu’il invente et commercialise le moulin kafé, moulin mayi, moulin kane (pour extraire le jus de la cane), en forgeant lui-même les morceaux de fer qu’il achète en plaques. Maurice Dejean est quelqu’un « qui ne cesse jamais d’apprendre » et qui n’hésite pas à transmettre son savoir-faire.

Morille Mario Maillot
Né le 6 avril 1943 à la Chaloupe Saint-Leu, Morille Maillot est issu d’une famille d’agriculteurs et très tôt sensibilisé aux problématiques du développement de l’agriculture à La Réunion. Après l’armée, il suivit une formation agricole suivie d’un stage pratique de six mois sur l’exploitation de ses beaux-parents. L’observation des phénomène d’érosion et de ravinement des terres agricoles lui inspira le baraj Kastor, qu’il a fait évoluer depuis les années 80.

Bruno Arcadius Mezino, dit « Cadius »
Né le 12 septembre 1908 à Petite-Ile, « Cadius » est une personnalité forte de sa ville d’origine, qui a fait de lui un « citoyen d’honneur ». Il y a la réputation d’être « un puits de savoir ». Il a eu une scolarité primaire à « l’école marron » – ces écoles ouvertes par des particuliers, non reconnue par le service public d’éducation et animées par des maîtres et maîtresses dévoués et généreux, soucieux de partage du savoir. Dans des conditions très difficiles, ces écoles ont formé des générations d’enfants dans les zones où l’école publique n’existait pas – la démocratisation de l’éducation s’étant faite très tardivement à La Réunion. Après 4 ans passés au séminaire de Cialos, « Cadius » s’est fait ébéniste contre l’avis de sa famille. Il apprit à fabriquer lui-même ses outils auprès d’un maréchal ferrant à qui il les avait d’abord commandés. Il a meublé de très nombreuses maisons de la Petite-Ile. Il a aussi fabriqué un autel et deux stèles pour l’église de Manapany. Il a travaillé de préférence les bois semi-précieux de La Réunion (grand natte, Tamarin…) ou le palissandre d’importation.

Arrivé près de l’âge de la retraite, il s’est endetté pour acheter du matériel et continuer à travailler le bois. Il a aussi été relieur, fabricant d’huiles essentielles et cordonnier (pendant la guerre).

Auteur : Pascale DAVID

Source : www.temoignages.re

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