Article de presse

La grande idée : financer les « Eurêka ! »


L’article ci-dessous est paru dans le dernier numéro du mensuel « Harvard Business Review » (numéro de mars 2010).

Il n’a pas été écrit par un journaliste mais par le dirigeant de l’une de ces entreprises très particulières que les anglo-saxons appellent « patent trolls » (et pour lesquelles les francophones n’ont pas trouvé de nom). Cette activité est très controversée, mais connaître leur point de vue n’en est que plus intéressant. Nous laissons à chacun le soin de se forger un opinion : véritable « botte de sept lieues » de l’inventeur indépendant ou piège à gogos ?

Remarque : ce texte ayant été traduit directement sans être rerédigé en profondeur, il reste en théorie sous copyright donc non reproductible sans autorisation expresse mais son caractère de « lettre ouverte » destinée à défendre un point de vue fait que son auteur ne peut qu’en souhaiter la plus grande diffusion, dès lors que l’on n’a pas trahi sa pensée. Le traducteur s’y est attaché.

La grande idée : financer les « Eurêka ! »

par Nathan Myhrvold

ou : « Comment changer le monde en finançant les inventeurs et en transformant leurs créations en argent »

Mon entreprise, Intellectual Ventures, est incomprise. On nous a accusés d’être un « patent troll », c’est-à-dire une bande de sans foi ni loi qui achète des brevets pour racketer des entreprises sans défense. Ce que nous essayons vraiment de faire, c’est de créer un marché des actifs intellectuels, un « capital-invention » sur le modèle du capital-risque qui aide à créer des start-ups et relancer des compagnies en difficulté. Notre objectif est de faire de la recherche appliquée une activité rentable qui attirerait beaucoup plus de capitaux privés qu’elle ne le fait aujourd’hui, d’où une multiplication du nombre d’inventions.

«C’est absurde», diront certains, «Inventer ne peut pas en tant que tel être l’unique activité d’une entreprise. C’est une activité trop risquée et l’invention est quelque chose de trop impalpable pour être une source de profits à elle seule. On ne peut pas, au sein des entreprises, séparer l’activité inventive du travail consistant à transformer les idées en produits réels. Et l’idée de créer un libre marché des inventions est absurde.»

Pour moi, rien n’est plus faux. Dans les années 1970, les gens disaient la même chose à propos d’un autre type de propriété intellectuelle : le logiciel. À l’époque, tout le monde de l’industrie informatique voyait dans le logiciel uniquement un moyen pour vendre des gros ordinateurs ou des mini-ordinateurs, certainement pas un produit vendable en tant que tel. De ce fait, les ingénieurs logiciels travaillaient principalement chez les fabricants ou les utilisateurs d’ordinateurs. Il y avait très peu d’éditeurs de logiciels indépendants et les rares qui existaient étaient à peine rentables. Il n’y avait aucun espoir de faire de l’argent avec le logiciel. C’est ce que tout le monde disait.

Tout le monde se trompait, bien sûr. Au cours des trois décennies qui ont suivi, le logiciel est devenu l’une des activités les plus rentables de l’histoire. Je suis bien placé pour le savoir parce que, en tant que responsable puis directeur technique chez Microsoft, j’étais aux premières loges pour assister à cette merveilleuse « success story ».

Le logiciel doit son ascension principalement à deux faits essentiels. Premièrement, les fournisseurs de logiciels ont peu à peu persuadé les utilisateurs de logiciels – à la fois par un effort pédagogique et par des actions en justice – à respecter les droits de propriété intellectuelle et à payer pour quelque chose qu’ils pourraient simplement copier. Ensuite, les éditeurs ont libéré le logiciel du matériel en supprimant les incompatibilités entre systèmes et mettant au point des applications pouvant tourner sur différentes marques d’ordinateurs. Lorsque la révolution « PC » a eu lieu, le logiciel est devenu une industrie à part entière.

Je suis convaincu que l’invention est appelée à jouer le rôle qu’a joué le logiciel, celui d’un actif à haute valeur ajoutée qui servira de base à de nouvelles formes d’activités, à des marchés d’échanges et à de nouvelles stratégies d’investissement. Le succès d’ Intellectual Ventures au cours de ces 10 dernières années montre bien selon moi que, comme les logiciels, le marché de l’invention fonctionnerait mieux si elle était séparée de la fabrication et se développait de façon autonome grâce à un solide marché de capitaux permettant de financer les inventions et d’en faire de l’argent.

Notre expérience montre qu’un marché à part entière consacré aux inventions permettrait de résoudre bon nombre des problèmes qui pourrissent depuis longtemps la vie à la fois des inventeurs et de leurs clients: un financement mal adapté à la recherche appliquée, un marché qui n’aide pas les entreprises à trouver les inventions dont elles ont besoin et les inventions à gagner de l’argent, une dispersion des inventeurs qui empêche de trouver la solution aux gros problèmes, et un système juridico-légal qui à la fois laisse beaucoup trop de contrefaçons impunies et repose beaucoup trop sur les tribunaux pour fixer le prix des indemnités.

Mon entreprise, la plus grande parmi ces sociétés d’un nouveau type consacrées au « capital-invention », est en première ligne pour résoudre ces problèmes. Nous n’en sommes qu’aux débuts. Mais je suis convaincu que si nous et les entreprises du même type réussissons, le système de capital-invention va permettre d’accélérer considérablement le progrès technique, de créer beaucoup plus de start-ups et de changer le monde dans le bon sens du terme.

Ce qu’un système de « capital-invention » apporterait :

il aiderait les inventeurs :

– à trouver un financement ;
– à identifier les thèmes les plus féconds ;
– à évaluer le marché d’une invention donnée ;
– à évaluer le taux de pénétration d’une invention ;
– à déterminer le juste prix des licences ou des cessions ;
– à rédiger des brevets solides ;
– à marketer les inventions et les licencier ;
– à regrouper plusieurs inventions pour leur donner une valeur globale  supérieure à la somme de leur valeurs respectives.

il aiderait les universités :

– à trouver un financement ;
– à orienter les recherches selon les besoins de l’industrie ;
– à établir un partenariat entre plusieurs utilisateurs potentiels d’un même brevet ;
– à transformer les inventions en argent ;
– à renforcer leurs brevets.

il aiderait les industriels :

– à disposer d’un interlocuteur unique pour les brevets ;
– à regrouper des inventeurs qui, réunis, répondraient aux besoins spécifiques de l’entreprise ;
– à réduire le risque de contentieux par un accès plus ouvert aux brevets ;
– à pouvoir vendre sur un marché « tout fait » des licences ou céder des brevets.

il aiderait la société dans son ensemble :

– à accélérer les progrès technologiques ;
– à rendre la recherche moins dépendante des financements publics ;
– à promouvoir le respect des droits de propriété intellectuelle ;
– à trouver une 2ème chance aux bonnes idées ayant connu un échec commercial ;
– à promouvoir la concurrence et élargir le choix des consommateurs.

L’auteur : Nathan Myhrvold est le président et le cofondateur de Intellectual Ventures, une entreprise qui « transforme les inventions en argent ». Il était auparavant directeur technique chez Microsoft.

Source de l’original en anglais : hbr.org/2010/03/the-big-idea-funding-eureka/ar/1

Traduction : jmd

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