Économie collaborative ou économie du partage : cherchez l’erreur


Le parlement européen parle d’économie du partage, la commission parle d’économie collaborative : si l’Europe n’est même pas d’accord sur le nom à donner à ce qui pousse les chauffeurs de taxi dans la rue, il y aura à faire. Le Parlement européen a en tout cas publié, il y a quelques jours, sa vision de ce phénomène.

Les premières pages du rapport ne sont pas tendres : l’économie du partage n’offre pas (encore ?) de croissance stable et durable. Elle ne crée pas d’actif, la plupart de ses acteurs ne génèrent pas de valeur ajoutée : l’économie du partage a eu comme point de départ des transactions entre particuliers sans TVA. Les plateformes Internet qui ont pris le relais ne font, pour l’étude, qu’industrialiser les transactions de particulier à particulier.

L’économie du partage n’apporte pas de gain de productivité et les travailleurs de ce secteur sont souvent moins productifs et employés moins d’heures que les vrais salariés. L’économie du partage offre des produits ou des canaux de vente de substitution, il n’ajoute rien à l’économie réelle. Et pourtant, Airbnb avec ses 600 employés est valorisé au même montant que Accor, avec 180 000 employés et 3 700 hôtels.

L’économie du partage, dans sa définition étroite, n’implique que les transactions de particulier à particulier, elle concerne la location ou la mise à disposition temporaire d’un actif, d’un bien, d’un service entre particuliers (pas leur vente définitive) et elle ne concerne que des biens tangibles.

Dans le monde Internet, l’économie du partage a une définition plus large, trop, pour pouvoir la cadrer dans ses excès potentiels ou actuels (selon le point de vue) : on parle d’échanges, d’achat collectif, de consommation commune, de propriété partagée, de cocréation, de recyclage collectif, d’économie circulaire, de crowdfunding, d’open source, de contenu auto-généré… Il y a beaucoup dans ce menu-là pour y voir clair. L’économie collaborative, c’est l’écosystème lui-même des plateformes en ligne qui permettent de s’échanger des services ou des actifs.

Internet a simplement rendu l’économie du partage 100 % lucrative

L’économie du partage n’est pas neuve : les coopératives, les associations, les fondations, les mutualités sont basées sur la mise en commun de ressources. Ces approches diffèrent par l’objectif : certains sont à but non lucratif (c’est l’économie sociale), d’autres le sont, mais leur gouvernance est éthique.

L’économie du partage industrialisée par Internet a ceci de nouveau qu’elle est à but lucratif et l’assume à 100 %. Cette économie du partage là a été rendue possible par la technologie qui a réduit les coûts de transaction en augmentant l’accessibilité de tout un chacun à elle.

L’initiateur de l’économie du partage par Internet est le développement des réseaux sociaux et avec eux des communautés. A émergé ensuite l’idée que quantité de biens durables ne sont utilisés qu’une fraction du temps ou de leur possibilité. La crise de 2008 qui a drastiquement réduit le pouvoir d’achat dans certains pays a fait le reste auprès des jeunes générations qui se sont lancées sur les réseaux sociaux.

L’économie du partage comme les ventes de particulier à particulier, mettent les acteurs une fois dans la peau un jour du vendeur, une fois dans la peau de l’acheteur. La fixation des prix devient individuelle et n’est plus régie par l’offre et la demande au sens macro-économique du terme.

Le terreau démographique

La croissance de la population et des villes facilite la production et la consommation locale et favorise l’émergence de communautés. C’est le cœur même de l’économie du partage. Ce n’est pas pour rien que la première cible de l’économie du partage a été le transport et la mobilité, Uber en tête, dit l’étude. L’économie du partage reste modeste à l’échelle européenne : 3,5 milliards d’euros de revenus supplémentaires pour les particuliers en 2013, un chiffre d’affaires de 20 milliards aujourd’hui et un potentiel à 110.

Outre la mobilité, elle s’applique bien aux logements, au transport, au travail et capital humain et à la propriété intellectuelle. Elle pourrait inclure les services financiers (le blockchain est la brique technologique qui le permettra en désintermédiant la finance), mais la régulation de ce secteur imposera un traitement à part.

Il n’y aura plus rien à partager

Même les vertus écologiques de l’économie du partage ne sont pas blanc/noir selon des chercheurs : oui, si toutes les voitures en Europe étaient utilisées 100 % de leur temps, on aurait 200 millions de voitures en moins en Europe, une catastrophe pour l’industrie automobile, mais pas uniquement : les États, contents de l’aubaine, pourraient vouloir investir moins dans les moyens de transport et revenir au tout à la voiture, tandis que les particuliers achèteraient des voitures plus chères et plus grosses puisque mieux utilisée et générant du revenu.

Autre paradoxe : qui dit que les revenus supplémentaires tirés de l’économie du partage ne seraient pas dépensés à des loisirs peu écologiques, voyage en avion, par ex. L’économie du partage n’est pas l’économie de la vertu. Jean Peyrelevade le rappelait lui-même ici récemment.

L’origine du malaise

Les start-ups de l’économie du partage assument leur vocation à faire du profit : leurs actionnaires leur reprocheraient de ne pas exploiter l’inadaptation des lois sociales à leur égard. Notre système social repose sur le concept de salaire. Dans l’économie du partage, le particulier n’a plus ni salaire ni chef. Le travail devient une bien comme un autre sur un marché au lieu d’être un moyen au service d’une entreprise.

Les chauffeurs de taxi protestent dans Paris contre Uber, mais les travailleurs de l’économie du partage ne sont pas ravis non plus au fur et à mesure que ce secteur se développe : les obligations de travail se rapprochent de celles du salariat (exclusivité, heures supplémentaires, KPI…) sans les avantages.

Réguler ce secteur comme les secteurs traditionnels posera l’éternelle question de ne pas entraver l’innovation avec un carcan trop lourd, car le bien-être qu’on peut tirer de l’économie du partage, même s’ils ne concernent pas le gain de productivité ou la création d’actifs, chers aux économistes, sont à la hauteur de l’enjeu : meilleurs prix, qualité renforcée, service local, diversité de l’offre, nouvelle possibilité d’entrepreneuriat, coup de pouce aux technologies de paiement mobile, sans contact, envol de l’impression 3-D ou de l’Internet des objets par les débouchés locaux qu’ils promettent.

L’étude fait l’inventaire de l’arsenal législatif européen qui peut s’appliquer à l’économie du partage. L’initiative  » marché unique digital » va permettre de les rajeunir, mais réguler les particuliers tout comme les plateformes est une terra incognita où tout est à (re)penser.

Auteur : Charles Cuvelliez / Chargé d’Enseignement à l’École Polytechnique de Bruxelles

Source : www.lesechos.fr

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