L’innovation en France : un problème culturel et structurel


L’innovation a du mal à trouver des investisseurs en France. Selon Hervé Azoulay, ce problème tient à plusieurs facteurs dont notre culture étatiste et la suprématie d’un État centralisateur, technocrate et bureaucratique. Il y existe pourtant des pistes pour tenter de faire bouger les choses.

Le bilan actuel de l’innovation en France est terrible et sans équivoque, notre impuissance et notre inefficacité s’imposent à la lucidité de chacun. La France s’est davantage intéressée à l’invention plutôt qu’à l’innovation, alors que d’autres pays s’organisaient afin d’acquérir de réelles compétences pour développer et commercialiser les innovations. L’innovation est un concept large et dépasse les aspects techniques. Nous avons des technologies de rupture comme le livre électronique ou le e-commerce, hélas 80% de l’innovation ne concerne pas la science pure, mais de l’innovation dans le commercial, le marketing, le management, les clients. C’est la créativité dans les usages qui permet de différencier les entreprises performantes.

Par exemple Apple à su saisir et adapter les idées des autres pour les transformer en synthèse créative avec l’iPod, qui ne comporte aucune technologie maison, mais qui a utilisé des technologies développées ailleurs. En France, nous avons une vision Jacobine et centralisée de l’innovation, les discours publics sont souvent centrés sur la recherche et l’innovation technologique. Si l’innovation constitue un facteur essentiel de compétitivité économique, elle ne saurait être réduite à la recherche et aux brevets. D’autant plus que peu de chercheurs sont des entrepreneurs ! Notre compteur mesure les innovations en fonction des brevets détenus, contrairement à la Grande Bretagne qui considère la compétitivité et la créativité des entreprises comme le seul facteur clé de la mesure. L’innovation est d’abord une affaire d’entrepreneurs plus que de développement de structures publiques.

Il faut également dire que notre culture étatiste a favorisée les grands groupes industriels pour la plupart publics, tels l’industrie automobile, le transport aérien, l’énergie ou les banques en parachutant à leur tête de nombreux dirigeants sortis d’écoles « prestigieuses ». Cela a développé un effort public de recherche trop centré sur des grands projets technologiques, c’est-à-dire intenses en recherche : spatial, aéronautique, nucléaire, numérique et pas assez sur des secteurs traditionnels. Un des drames de la France c’est qu’on met n’importe qui, même supérieurement brillant, à n’importe quell poste qu’il n’est pas forcément capable d’assumer ! Un dirigeant très connu a fait quatre métiers en dix ans et probablement aucun de bien. Un sauteur en hauteur bien affiné dans sa discipline ne peut pas lancer le poids, il pourrait le faire, mais mal. On ne peut pas s’improviser dirigeant de toutes sortes d’activités.

Ce modèle de parachutage a développé des comportements qui freinent l’innovation dans notre pays. Nous constatons hélas sur le terrain que les systèmes très hiérarchisés produisent des barons et des valets, les systèmes clos produisent des gens fermés et les systèmes protégés des gens frileux. Les positions de monopole, les statuts privilégiés, les corporatismes produisent ces cultures. Notre pays doté de ressources et de compétences, paye aujourd’hui au prix fort son attachement à l’interventionnisme public.

Le constat : trop de structures publiques

Plusieurs grands maux affectent l’innovation en France : tout d’abord, nous sommes confrontés à un État centralisateur, technocrate et bureaucratique, encadré par des structures pyramidales d’un autre âge, où la lourdeur hiérarchique et la langue de bois ont développé l’irresponsabilité et le conformisme. Les structures publiques décident sans écouter ou au mieux, elles écoutent sans décider. Ensuite, c’est la résistance au changement des structures dirigeantes qui empêche le brassage et mixage des compétences et des cultures pour promouvoir l’innovation. On à peur de faire des erreurs et donc on ne prend pas de risque. Le manque de coordination, souligne également l’absence de référentiel commun, les politiques, les financiers, les entreprises ne raisonnent pas sur la même échelle du temps !

Voici un exemple concret qui illustre parfaitement l’immobilisme, le copinage, l’incompétence des pouvoirs publics et des banques dans le financement de l’innovation.

David LOURY, jeune ingénieur des Mines passionné d’aéronautique, après être parti faire ses armes avec la NASA, rentre en France pour créer son entreprise : COBALT. Fort de son énergie et de ses idées, il crée un avion d’affaires léger révolutionnaire aujourd’hui connu à travers le monde : le Co50 Valkyrie. Après des années de sollicitations et de dossiers auprès des organismes publics, où l’entrepreneur prend tous les risques, le financement ne s’effectue que grâce aux réseaux de Business Angels.

Pourquoi ? Tout simplement parce que le dossier de demande d’aide retombait toujours à la Direction Générale de l’Aviation Civile octroyant les certifications, où le fait d’être juge et partie ne pose manifestement pas de problème et où le corporatisme est malheureusement dévastateur. Le projet présenté, les responsables concluent comme fin de non recevoir, que le créateur est trop jeune et manque d’expérience pour construire des avions. Son défaut en vérité, était de se concentrer sur son produit plutôt que de louvoyer pour se faire introniser dans la caste. Il a préféré la compétence au copinage ! Les pressions deviennent alors insupportables pour Cobalt qui décide de s’installer en Californie. L’avion présenté au salon d’Oshkosh aux USA il y a deux ans, y a reçu un incroyable succès, avec près d’un millier de prospects ! Les canadiens ont fait un accueil enthousiaste au projet, et ont fait un pont d’or à la société afin qu’elle s’installe au Canada. A ce jour, la société est parfaitement implantée à Saguenay et poursuit son programme de tests, plusieurs centaines d’emplois seront créés à terme. Nous pourrions citer des dizaines d’exemples de ce type où l’interventionnisme des structures publiques a fait fuir des petites entreprises très innovantes hors de France. Quant aux banques, elles ne prêtent qu’aux riches, ne prennent aucun risque et surtout méconnaissent l’innovation majeure !

Les actions à mener

Tout cela est révélateur de la nécessité d’une réforme de notre administration devenue sourde, figée et aveugle. Mais tant qu’elle restera convaincue de sa légitimité et de son excellence, il devient franchement utopique de vouloir la changer. Il s’agit d’un monde tellement archaïque qu’il va falloir faire sans elle, tant elle a démontré qu’elle ne voulait ni écouter, ni changer. Mais hélas, dans ce monde où l’innovation est une désobéissance qui a réussi, elle continuera à suivre sa trajectoire, qui la conduira immanquablement vers le mur. Notre système ne peut pas se payer le luxe d’attendre, il faut le réformer en profondeur. Est-ce possible ou bien est-ce une forteresse imprenable ? Diagnostiquer la crise de l’innovation, l’accuser de tous nos maux devient un alibi pour tous ceux qui sont en charge du domaine public. En réalité, en France, crise est synonyme de refus de changement, d’obstruction à la mutation, de conservatisme, d’immobilisme, de corporatisme et surtout de manque de lucidité et de courage. La réforme des pouvoirs publics est un serpent de mer, on en parle toujours et on ne voit rien venir !

Il faut réduire les structures et les interventions des autorités publiques dans l’innovation et les recentrer sur leurs fonctions de vision globale. Il faut mettre en réseau tous les dispositifs d’accompagnement de la création d’entreprises, du développement d’activités nouvelles, des infrastructures de services et d’organismes financiers tels que des Fonds d’accompagnement de l’innovation. On devra développer une politique d’enseignement favorisant la créativité, la transversalité et la prise de risque, car l’innovation exige une vision transversale, large et volontariste pour faire évoluer les mentalités, qui jouent un rôle essentiel.

Demain, nous aurons besoin dans la fonction publique et ailleurs de managers à géométrie variable, sans frontière, mobiles, de véritables locomotives pour tirer les trains de l’innovation et de la créativité. Ils devront s’appuyer sur leur capacité à innover, à créer, à être des mailleurs et des communicateurs et non pas des managers s’appuyant sur leurs titres et leurs diplômes, sans rendre des comptes sur leurs performances. C’est une condition indispensable et non pas une option !

Supprimons l’ENA et les grands Corps, ils ne répondent plus aux besoins de la France, car on cultive dans cette école la pensée unique dans un terreau franco-français. Intégrons cet enseignement dans un cadre universitaire restructuré ou, les PME seront maillées à nos universités pour fédérer et renforcer leurs liens et combler leurs fossés culturels. Le poisson pourrit par la tête et c’est par la tête qu’il faut le régénérer. Voila un grand chantier qui devrait intéresser le Corps des Mines !

Auteur : Hervé AZOULAY, Président d’ATHES finance et participations, Président d’INVEST 95 un des premiers réseaux de Business Angels créés en France, Co-Fondateur du Fonds d’Accompagnement de l’Innovation en Réseaux.

Source : www.latribune.fr

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.