« Que faire du Centre Marocain de l’Innovation? » par Hamid Bouchikhi


Professeur de management et d’entrepreneuriat à l’Essec à Cergy Pontoise, Hamid Bouchikhi livre son point de vue sur le fonctionnement du Centre marocain de l’innovation.

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Hamid Bouchikhi, professeur de management et d’entrepreneuriat à l’Essec à Cergy Pontoise

« Je me suis exprimé, il y a quelques jours, sur le Centre Marocain de l’Innovation (CMI) après lecture du témoignage à charge de M. Mohamed Attahri. J’ai dit à quel point le fonctionnement du CMI évoque le château de Kafka.

J’ai, ensuite, lu l’entretien accordé au site wamda par Samir El Aichaoui, directeur général du CMI et souhaite m’exprimer un peu plus longuement, avec la nuance qui convient, sur cet élément du dispositif marocain de soutien à l’innovation.

Je dois annoncer d’emblée que cette contribution n’est sollicitée ou approuvée par aucune autorité. Elle exprime une opinion libre avec les avantages et les inconvénients d’une position distanciée par rapport à l’objet. Pour être tout à fait clair, je n’ai pas l’intention, ni les moyens, de trancher la controverse opposant, sur la place publique, le CMI à quelques (plusieurs?) entrepreneurs.

Mon propos, plus modeste, est d’alerter contre la tentation, que je sais difficile à éviter, de faire le procès des acteurs alors que le problème est dans le système. Si les relations entre des entrepreneurs et le CMI sont tendues, ce n’est pas parce que les premiers seraient ‘bons’ et les collaborateurs du CMI seraient ‘méchants’.

Vice de conception

La thèse que je défendrai dans les lignes qui suivent est que les acteurs, de part et d’autres, sont victimes d’un vice de conception du système de soutien à l’innovation. Très franchement, si je travaillais au CMI, je me sentirais moi aussi frustré de ne pas pouvoir aider les entrepreneurs comme il faudrait.

Avant d’aller plus loin dans le développement, je tiens à saluer M. Samir El Aichaoui pour avoir accepté (provoqué ?) une expression publique sur les reproches faits à l’organisme dont il a la charge. La bonne gouvernance suppose la possibilité, pour les citoyens, d’interpeller les responsables de la chose publique et la nécessité, pour ces derniers, de s’expliquer et de rendre compte. Dont acte.

Pour aider le lecteur à comprendre de quoi il s’agit, M. Mohamed Attahri reproche au CMI d’imposer aux entrepreneurs un carcan bureaucratique incompatible avec les nécessités du lancement d’une jeune entreprise. M. Aichaoui répond que les fonds mis par les pouvoirs publics à la disposition par le CMI ne sont pas destinés à financer la jeune entreprise (ou la start-up pour faire moderne) mais un projet bien déterminé d’innovation. Dès lors M. Aichaoui suggère que le CMI est fondé à vérifier que les fonds prêtés sont bel et bien employés au financement des composantes du projet selon les spécifications approuvées.

Si les entrepreneurs ont raison de se plaindre de l’incapacité du CMI à les accompagner, voire lui reprochent de les mettre en difficulté, et si le directeur général a raison de rappeler la vocation et les règles de fonctionnement de l’organisme qu’il dirige, le problème est systémique et la solution doit être cherchée ailleurs.

L’épreuve du marché.

Le problème, à mon avis, est que le CMI tel qu’il a été conçu n’est pas adapté à l’accompagnement des start-ups. Contrairement à une grande entreprise où il est plus facile de distinguer l’entreprise d’un projet particulier, une start-up se confond, par construction, avec un projet d’innovation. Vouloir distinguer les deux pour soutenir le projet et non pas l’entreprise est absurde. Quand on finance un projet d’innovation, on finance de facto la start-up. Exiger que l’entreprise exécute le projet, tel que prévu dans le cahier des charges, c’est lui interdire d’adapter son modèle économique et son organisation, à l’épreuve du marché.

L’examen du bilan d’activité du CMI confirme l’existence d’un problème sérieux dans le système marocain de soutien à l’innovation. Les statistiques disponibles sur le site du CMI montrent que, depuis sa création, l’organisme a retenu autour de 35 dossiers sur 175 candidatures (21,1%) au titre du programme INTILAK, réservé aux entreprises de moins de deux ans, et autour de 12 dossiers sur 67 (17,9%) au titre du programme TATWIR, réservé aux entreprises de plus de deux ans.

Ces chiffres sont très inquiétants et doivent induire une remise à plat, urgente, de la politique de soutien à l’innovation. Ramené à l’échelle d’un pays de 33 millions d’habitants, le nombre de dossiers soumis par de jeunes entreprises au CMI depuis sa création, soit 242 dossiers, est juste insignifiant!

Le Maroc n’a pas de politique d’investissement dans l’innovation

En faisant l’hypothèse que chaque dossier INTILAK correspond au plafond d’intervention du CMI, soit 1 MDH (90% de 1MDH), et que chaque dossier TATWIR correspond au plafond de 2 MDH (50% d’un maximum de 4MDH), on obtient une enveloppe maximale de soutien de l’ordre de 59 MDH. Quel pays peut prétendre à rejoindre le club des nations développées avec moins de 10 million d’euros d’investissement dans l’innovation? Si l’on considère que l’effort du pays doit se situer autour de 3% de son PIB, le Maroc devrait investir autour de 25 milliards DH dans l’innovation.

Vu le caractère insignifiant des quelques dizaines de millions de dirhams consentis, il nous faut admettre que le Maroc n’a pas de politique d’investissement dans l’innovation. Je sais bien que le CMI ne représente qu’une partie de l’investissement total du pays dans l’innovation. Il doit bien y avoir quelques dizaines de millions de dirhams dans d’autres comptes publics ou privés mais ceci ne change pas le constat global. Même avec un deux milliards de DH, on serait encore très loin du niveau d’investissement, 3% du PIB, que les leaders européens, réunis à Lisbonne en 2010, ont jugé nécessaire pour développer une économie de la connaissance.

Plus grave, encore, le taux de sélectivité du CMI, autour de 20%, est absurde dans un pays où la jeune entreprise innovante est un phénomène extrêmement rare. On ne devrait pas rejeter 80% des demandes de soutien des rares entrepreneurs qui se présentent au guichet du CMI. On devrait, au contraire, encourager 80%, si ce n’est la totalité.

Mobiliser beaucoup plus de moyens

A partir de ce constat, une première conclusion s’impose. Si les responsables du pays veulent promouvoir l’innovation, il faudrait mobiliser beaucoup plus de moyens dans les secteurs public et privé. A la question de savoir que faire du CMI, deux réponses sont possibles. La première, qui me semblerait plus raisonnable et moins coûteuse, serait de suivre jusqu’au bout le modèle français qui a inspiré, apparemment, la conception du CMI et lui permettre un accompagnement différencié des entreprises naissantes et des entreprises établies.

Pour les entreprises en émergence, les procédures doivent être légères. Les délais de décision et de mise à disposition de fonds doivent être rapides. Le taux de rejet doit être faible pour encourager tout le monde et l’allocation des fonds doit être souple.

A titre d’exemple, un de mes étudiants créateur d’une entreprise innovante a obtenu, très rapidement et très facilement, 300.000 euros d’avances remboursables auprès de la BPI (Banque Publique d’Investissement) qui intervient, aussi, dans des dossiers représentant des dizaines de millions d’euros.

Orienter le CMI vers le financement de projets innovants menés par des entreprises établies

La deuxième solution serait d’orienter davantage le CMI vers le financement de projets innovants menés par des entreprises établies et créer un autre organisme plus adapté aux besoins et rythmes des entreprises en émergence. Cet organisme devrait avoir une plus grande réactivité dans la prise de décision et dans la mise à disposition des fonds. Ses collaborateurs devraient comprendre les entrepreneurs et leur faire confiance. Le contrôle du bon usage des fonds devrait être fait à posteriori. Les pouvoirs publics devraient accepter le fait qu’il y aurait un peu de fraude et, surtout, pas mal d’argent bien dépensé mais en perte.

Pour que l’État devienne un acteur moteur de l’écosystème entrepreneurial, il doit apprendre à faire confiance aux acteurs et à prendre des risques. Pour récolter de l’entrepreneuriat innovant, la seule chose que l’on sait est qu’il faut arroser généreusement les quelques germes plantés par les entrepreneurs et espérer qu’il en sortira de beaux arbres et des fruits abondants.

Hamid Bouchikhi, professeur de management à ESSEC Business School

Source : www.usinenouvelle.com

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