La France a-t-elle un problème avec l’innovation ?


En voulant favoriser les innovations « made in France », l’Hexagone se protège de celles venues de l’étranger. Mais en procédant ainsi, elle agit contre son propre intérêt. Explications.

Sur le chapitre de l’innovation, la France souffle le chaud et le froid. Elle voudrait plébisciter les trouvailles bien de chez nous au détriment de celles venant d’ailleurs, accusées de mettre à mal notre compétitivité. Sa parade contre « l’envahisseur » ? Se calfeutrer dans un lacis de réglementations protectionnistes, écheveau dans lequel ce dernier s’englue comme une mouche dans une toile d’araignée. Le problème, c’est qu’en procédant ainsi, elle agit également contre l’intérêt des entreprises tricolores.

Autopsie de l’innovation

Le 14 novembre dernier, l’Académie des Technologies mettait en ligne  un rapport attendu dans le landerneau des industriels et économistes français. Sobrement intitulé « Le renouveau de l’industrie », il insiste sur la nécessité pour le pays de renouer avec une étrange notion, celle d’innovation. Étrange, car elle est aujourd’hui, dans notre pays, l’objet de toutes les attentions, regardée à la fois avec un mélange de bienveillance et de circonspection, décortiquée, analysée, autopsiée. La France veut à ce point juger de la légitimité de telle ou telle innovation à exister, qu’elle préfère… la tuer pour mieux pouvoir l’examiner.

Ce paradoxe n’existait pas il y a de cela une centaine d’années. L’innovation était alors un processus naturel, et l’Hexagone s’en sortait bien. Au début du XXe siècle, des dizaines et des dizaines d’inventions majeures sont sorties des usines tricolores (turbine à vapeur et à gaz, scooter, hélicoptère, dessin animé, tube au néon, sonar, béton compacté, etc.) Depuis, l’économie s’est mondialisée, et en voulant filtrer les innovations venues d’ailleurs pour ne pas qu’elles nuisent à notre industrie, on a dressé d’immenses filets réglementaires qui ont entravé notre propre essor – en quarante ans, la part de l’industrie dans le PIB français a chuté de 13 %, atteignant péniblement les 12 %.

Effet boomerang

Cet effet boomerang s’explique facilement. Mi-septembre, Thierry Weil, professeur en Management de l’innovation à Mines ParisTech et délégué général de La Fabrique de l’industrie, prenait la parole dans le cadre de la présentation du rapport à venir de l’Académie des Technologies. Choisissant l’exemple de l’iPhone, il montrait en quoi cet objet industriel innovant est à l’origine de la naissance d’un écosystème de start-ups qui créent et se partagent de la valeur, notamment en inventant de nouvelles applications. Parmi les centaines d’entreprises à graviter autour du business des smartphones, on trouve un certain nombre d’acteurs français. C’est le cas, par exemple, de BlaBlaCar, service de covoiturage, ou de Parrot, qui propose à tout un chacun de piloter son drone depuis son téléphone.

L’exemple d’Apple montre avec force que, loin de nuire à l’économie hexagonale, l’innovation venue d’ailleurs peut très bien la stimuler, l’inspirer. Ça parait évident, ça ne l’est manifestement pas tant que ça aux yeux de certains. Croyant bien faire, le législateur français s’obstine ainsi depuis quelques années à freiner la « conquête » du territoire par un certain nombre d’acteurs économiques étrangers. Belliqueux, le mot « conquête » exprime bien le caractère vicié du raisonnement des instances françaises, qui posent encore le problème comme il y a 100 ans, oubliant au passage que l’essor du numérique organise de facto la conquête de tout le monde par tout le monde, en estompant la notion de frontières sur le plan économique.

Disruption plutôt qu’innovation pure

La loi Thévenoud illustre bien ce passéisme. Prétendant sauvegarder l’intérêt des taxis, elle entrave l’activité des VTC et des services de voitures avec chauffeurs particuliers, en interdisant par exemple à ces derniers d’être géolocalisés par leurs clients sur application. On pense ici à Uber, forcément, dont la filiale UberPop n’a plus droit de cité en France. Il y a quelque chose de profondément contre-nature, en même temps que d’irrationnel, à agir de la sorte. C’est non seulement s’inscrire contre la marche du progrès – et l’Histoire nous a montré que de telles postures ne tenaient jamais bien longtemps –, mais également rendre impossible à la source l’éclosion d’un écosystème périphérique qui, comme pour le cas Apple, pourrait largement profiter aux entreprises françaises.

La disruption voulue par la mobilité partagée (covoiturage et autopartage sont aussi concernés) gêne les chauffeurs de taxi aux entournures ? Soit, l’apparition de l’avion de ligne n’a pas dû enchanter non plus les compagnies maritimes, aurait-on dû continuer de traverser l’atlantique en paquebot pour ne pas les fâcher ? On ne peut pas choisir de tourner le dos à l’innovation. On peut en revanche choisir de l’accompagner, de la saisir au bond, et d’être concerné par les deux facettes de la destruction créatrice : quitte à voir ses acquis remis en question, autant faire partie de ceux qui bénéficieront de cette remise en question.

Au-delà d’empêcher la contagion créatrice organisée par l’arrivée d’une entreprise innovante dans tel ou tel secteur, agissant un peu comme une planète autour de laquelle graviteraient de nombreux satellites, l’abus de protectionnisme altère à la racine l’esprit d’innovation. Autrement dit, il empêche des start-ups françaises de s’accrocher au wagon d’une innovation venue d’ailleurs, puisque cette innovation est  » persona non grata » sur le territoire, mais décourage aussi toute prise d’initiative indépendante, en envoyant un signal toxique : innover, c’est bien, mais dans le respect de la « prime à l’ancienneté ». Traduction : n’innovez pas trop, quand même. Un message dont se serait bien passé l’entrepreneuriat français en cette période délicate.

Auteur : Christophe Lefébure / Consultant nouvelles technologies

Source : www.lesechos.fr

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