Pure invention


Le premier roman de Sean Michaels s’inspire de la vie mouvementée de Lev Termen, l’inventeur du thérémine

lev_termen

Lev Termen faisant la démonstration de son thérémine

Un boîtier électronique équipé de deux antennes dont on joue sans toucher l’instrument. C’est le corps qui en affecte la fréquence : la main droite commande la hauteur de la note en s’approchant ou en s’éloignant de l’antenne verticale, la main gauche permet de contrôler, elle, le volume. Le thérémine possède un son unique, entre la voix humaine et la scie musicale. Son altérité est complète — en particulier à l’époque de sa conception.

Mais la vie du Russe Lev Sergueïevitch Termen (1896-1993), qui invente en 1919 ce qu’on a appelé d’abord l’« éthérophone », un des premiers instruments de musique électronique, n’a elle aussi rien de banal et a donné à Sean Michaels la matière de son premier roman.

Enfermé à clé dans la cabine d’un navire qui le ramène des États-Unis vers l’Union soviétique à la fin des années 1930, Lev Termen prend la mesure de ses pertes : amour, confort, liberté. Après avoir passé de longues années à New York, avant d’être rapatrié brutalement par le pouvoir soviétique, l’homme remonte le fil de ses souvenirs et s’adresse à perte et par écrit à une femme qu’il a aimée. C’est la ligne de basse de Corps conducteurs, couronné du prestigieux prix Scotiabank Giller en 2014.

Le roman nous entraîne de ses premières années comme ingénieur à Petrograd (puis Leningrad) à la création de l’instrument de musique qui porte son nom, le thérémine, jusqu’à son premier voyage aux États-Unis en 1927, entrepris avec la mission de porter bien haut le « flambeau du peuple soviétique ». Un séjour bien encadré par un « ami temporaire » (c’est ainsi qu’il se présentera à lui), accompagnateur, partenaire d’affaires pour la commercialisation de son instrument, espion, escroc. Ash, son répondant soviétique en sol américain, c’est aussi un peu Belzébuth, celui à qui il cède son âme.

Pourtant marié, Termen aura le coup de foudre pour une immigrante lituanienne de bonne famille beaucoup plus jeune que lui rencontrée à New York. Prodige du violon, admise au conservatoire Rimski-Korsakov de Saint-Pétersbourg à l’âge de cinq ans, des problèmes de santé avaient forcé Clara Rockmore (1911-1998) à abandonner le violon. On la considère aujourd’hui encore comme la plus grande interprète du thérémine (regarder son interprétation de Hebrew Melody).

Invention pour invention, l’auteur a bien sûr pris des libertés avec l’histoire réelle de Termen. Corps conducteurs, prend-il soin d’expliquer, est un ouvrage de fiction « rempli de distorsions, d’élisions, d’omissions et de mensonges ». Sean Michaels a surtout truffé son roman de crimes imaginaires. Mais un jour de 1938, l’inventeur disparaît mystérieusement et sa mort sera annoncée. On a appris, bien plus tard, qu’il avait été enlevé par des agents du NKVD pour être renvoyé en URSS. Interné dans un camp sibérien, on l’a fait travailler dans une charachka — un de ces laboratoires secrets soviétiques qui appartenaient à la nébuleuse du goulag —, où il a passé ensuite de longues années à développer des dispositifs sophistiqués d’écoute et des brouilleurs de communications.

La plus grande des tragédies est peut-être, ici, cette histoire d’amour à sens unique pour Clara Rockmore. Et tout comme le musicien qui s’exécute au thérémine ne touche jamais vraiment à son instrument, l’inventeur-espion-musicien de Sean Michaels n’aura jamais non plus l’occasion de faire corps avec la femme dont il était amoureux.

Né en 1982 en Écosse, Sean Michaels a grandi à Ottawa, avant de s’établir à Montréal, où il vit aujourd’hui. Il fait la preuve, dans ce roman fin et rythmé, d’une solide connaissance de la Russie soviétique. Et des gratte-ciel de Manhattan aux confins de la Sibérie, mêlant kung-fu, amour sans retour et espionnage, Sean Michaels applique de façon magistrale à la littérature la première loi de la thermodynamique : rien ne se perd.

Lev Termen jouant de l’instrument qu’il a inventé

Littérature canadienne
Corps conducteurs
Sean Michaels
Traduit de l’anglais (Canada) par Catherine Leroux
Alto
Québec, 2016, 392 pages

Auteur : Christian Desmeules

Source : www.ledevoir.com

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s