L’invention de l’ingénieur-designer


Ingénierie et design sont les deux volets inséparables de la conception des objets (produits, services, machines, systèmes) dès lors qu’ils ont un usager, un utilisateur, un opérateur ou un consommateur. Pour L’Usine Nouvelle, Alain Cadix, ancien directeur de l’ENSCI-Les Ateliers, conseiller (technologie et design) au CEA / CEA Tech, membre de l’Académie des technologies, expose régulièrement sa vision du design, comme approche renouvelée de la conception, et montre son importance pour l’industrie française et sa compétitivité.

L’Institut Mines Télécom, établissement public de recherche et d’enseignement supérieur de grande renommée, formant principalement des ingénieurs, a publié récemment le Portrait de l’ingénieur 2030. Cette étude, présentée comme un « élément de réflexion et d’échange » pour les composantes de l’Institut, est intéressante pour un cercle plus large de lecteurs. Nous ne reprendrons pas ici toutes ses préconisations. Nous nous intéresserons (et pour cause…) à la figure centrale mise en exergue, celle de l’ingénieur-designer.

Les capacités du designer dont il conviendrait que l’ingénieur se dota

Les trois fils conducteurs du portrait de l’ingénieur 2030 sont la mutation de l’univers concurrentiel (mondialisation, numérique, transition énergétique…), son « horizontalisation », marquée par la diffusion du collaboratif et l’accélération des innovations, et enfin l’hybridation des cultures et des expertises pour renforcer la résilience et l’adaptabilité des systèmes. Le design, considéré ici comme un « espace privilégié des hybridations », est annexé à la pratique de l’ingénieur.

Mais la raison d’être de l’ingénieur-designer est plus large et ses traits sont multiples : aptitude aux « hybridations conceptuelles pour créer de la rupture », « capacité à contourner » les évidences autant que les obstacles, « puissance de reformulation » d’une activité  d’entreprise comme d’un cahier des charges, « dépassement du savoir technique » et « capacité à apprendre sans cesse », « art des interfaces », « capacité à prototyper rapidement »… Autant d’atouts dont peut se prévaloir un designer (dans la plénitude de son exercice), et dont il conviendrait, selon l’Institut Mines Télécom, que l’ingénieur 2030 s’empara.

Malgré des qualités indéniables, ce portrait de l’ingénieur-designer laisse apparaitre une contradiction et révèle un manque. Quelle est la contradiction ? Il est maintes fois affirmé que l’ingénieur-designer doit s’inscrire dans la rupture : « puissance conceptuelle » et « pensée de rupture » sont requises. « La capacité à trouver la rupture est une attente centrale ». Un « changement de business model ne peut avoir lieu par innovation incrémentale ou par optimisation », des solutions radicales s’imposent. Mais en même temps, il est préconisé que l’ingénieur-designer  fasse de l’usager l’alpha et l’oméga du processus innovant : « l’immersion préalable dans les usages fait partie de [son] hygiène mentale ». Ces deux injonctions ne sont pas, ou rarement compatibles.

Les game changers ne jouent pas avec les usagers

Les usagers ne sont pas porteurs de ruptures, celles qui font de leurs promoteurs des game changers (des personnes qui modifient les règles du jeu). Des firmes comme Apple ou Ikea ne procèdent pas comme il est suggéré ici. Elles ne se préoccupent pas vraiment, au moment de la conception de leur offre, de ce que veulent les gens. Les études utilisateurs en amont ne présentent pas à leurs yeux de valeur ajoutée. C’est la conviction qu’expriment par exemple les managers d’Apple : « Nous construisons notre marque à travers la création de produits ‘géniaux’ que nous pensons ensuite être adorés par les gens ». Ikea partage cette même philosophie : « Nous montrons aux gens le chemin ». Dyson fait de même. Ces firmes sont guidées par une vision claire du monde et du rôle qu’elles entendent y jouer et témoignent d’une culture propre qui les rend uniques. Cela n’exclut pas qu’elles puissent recourir à des tests utilisateurs lorsqu’elles mettent au point de nouvelles offres.

Les usagers et les consommateurs raisonnent toute chose restant égale par ailleurs. Ils ne traitent que des possibilités offertes par la technologie actuelle, ou connue d’eux. Jamais « l’immersion préalable dans les usages » des calèches n’aurait débouché sur l’invention du moteur à explosion et de l’automobile. Ici, comme en balistique, toute trajectoire est fonction des conditions à son origine. En partant des problèmes concrets du quotidien, en pratiquant la résolution de problèmes tel qu’il est recommandé, l’incrémental s’impose. Ce n’est pas négatif en soi : nous avons besoin d’une amélioration continue de l’existant, mais rapidement l’originalité des solutions s’émousse et l’asymptote apparait.

Le design c’est aussi l’art de la forme

Évoquons, pour conclure, la part du portrait laissée dans l’ombre : la dimension formelle et esthétique du design. Ici, point de poésie, d’imaginaire, d’évocations sensorielles, qui sont pourtant le sel de la conception. Est absente, entre autres, la capacité de représentation du designer, dont la puissance cristallisatrice et la force de projection sont déterminante dans les processus innovants. Ici point de place non plus pour le songe, la méditation, la contemplation, terreaux fertiles à l’étincelle créatrice, à la fulgurance visionnaire. La figure dépeinte prend ses distances par rapport à la dimension artistique du métier de designer, sauf peut-être quand sont abordés les effets induits de l’acte créateur : « Il n’y a pas de développement créatif sans accroissement d’anxiété ». Ce stress en partage ne compense pas la carence artistique de la figure envisagée de l’ingénieur-designer.

Il faut que tout change pour que rien ne change

L’ingénieur-designer, selon ma lecture de son portrait, est un ingénieur qui porte un regard critique sur le présent, qui se distancie des pratiques dominantes, qui se questionne sur son rôle et sa responsabilité dans la civilisation consumériste, qui essaye de donner du sens à ses créations, qui prend ses distances avec des cahiers des charges bridant la créativité, ou des spécifications entravant l’inventivité, qui se fait médiateur et intégrateur de compétences aussi diverses que diffuses à l’intérieur et à l’extérieur des organisations…

Hors la dimension esthétique et la capacité d’expression formelle, dont il n’est pas fait référence ici, ce portrait est bien celui d’un designer, avec, en plus, une solide culture technologique et des bases managériale et entrepreneuriale (elles sont au programme des écoles d’ingénieurs). Il a donc – presque – tout pour prendre l’ascendant sur les autres créateurs–concepteurs. « Si, comme d’aucuns le prétendent, le pouvoir glisse en cette ère de métamorphoses vers les designers, alors faisons nous designers ! », semblent dire entre les lignes les auteurs du portrait, en écho à la célèbre tirade du Guépard. Mais peut-être que, moins tacticiens qu’il n’y paraitrait, ils ont tout simplement pris conscience des limites du rationalisme dominant des écoles d’ingénieurs et intégré qu’il existe un champ de forces qui infléchit, voire contrecarre les forces scientifiques et technologiques qui en déterminaient les cursus.

Cette révolution culturelle est-elle possible et souhaitable ?

Se faire designer pour un ingénieur n’est pas mince affaire… Rien ne l’y prépare. Nos grandes écoles sont aux antipodes de celles des designers, pour ce qui est de leurs fondamentaux, leurs modes de sélection, leurs choix pédagogiques, etc. Je ne suis pas sûr que quinze années suffisent à cette révolution culturelle. Mais, du reste, est-elle souhaitable ?

Les « tables » de la Commission du titre d’ingénieur (CTI) disent que « le métier de l’ingénieur consiste à poser, étudier et résoudre de manière performante et innovante des problèmes souvent complexes de création, de conception, de réalisation […], ayant pour objets des produits, des systèmes ou des services […] au sein d’une organisation compétitive ». Au cœur est donc la résolution de problèmes.

Depuis ses premières classes, l’ingénieur n’a pas été en situation d’inventer des problèmes nouveaux : on les lui a posés et il a été contraint de les résoudre dans un cadre prédéfini. Il a du reste été sélectionné sur ces bases. Cette démarche est très différente de celle du designer : « Vous me demandez de concevoir un pont. Très bien, mais il n’y a pas que la solution du pont pour traverser la rivière. Et, du reste, êtes-vous sûr de vouloir la traverser ? » Cette formule humoristique est employée à l’École nationale supérieure de création industrielle pour illustrer une posture de designer.

La démarche de l’ingénieur se déploie même aux antipodes de celle du designer quand, se projetant parfois avec fulgurance, il invente un concept nouveau de produit ou de service dont personne ne lui a passé commande, comme une étincelle créée par le rapprochement fortuit de deux antagonismes. Or il n’y a pas d’espace pour que jaillissent ces talents-là, ni en classe préparatoire, ni avant, et très rarement après. Seuls quelques ingénieurs, nés créateurs, parviennent à cela. Comme aussi des créateurs qui n’ont pas acquis les connaissances des ingénieurs…

La CTI ajoute : l’ingénieur « prend en compte les préoccupations de protection de l’homme, de la vie et de l’environnement, et plus généralement du bien-être collectif ». Cet ajout est déterminant en ce sens qu’il intègre des dimensions sociales et sociétales au métier d’ingénieur, à l’instar de celui de designer. La CTI ne va pas jusqu’au bien-être individuel, souci de designer. L’ingénieur–designer ne saurait ignorer la dimension individuelle, celle de l’usager de l’objet qu’il conçoit. Cela est bien pris en compte dans le portrait de l’ingénieur 2030, il va donc au-delà de celui de la CTI.

Faire travailler ensemble ingénieurs et designers

Ma conviction, au fond, est que le chemin est trop long et trop semé d’obstacles pour arriver à la généralisation de la figure de l’ingénieur–designer, du moins tel que j’envisage le designer. Et à vouloir poursuivre plusieurs objectifs en même temps, tellement éloignés, on risque de n’en atteindre aucun. Je crois que la meilleure formule est d’arriver à constituer systématiquement des équipes de designers et d’ingénieurs pour penser, créer, concevoir les objets de demain comme, par exemple, ont été créées des équipes d’architectes et d’ingénieurs pour relever des défis immobiliers. Avec ici des designers soucieux de contribuer à l’émergence d’un nouveau monde industriel et des ingénieurs préparés à la conception innovante et dotés d’empathie.

Bien entendu, si se détournant en larges cohortes de l’innovation industrielle, les designers venaient à manquer dans l’univers des technologies nouvelles, alors les écoles d’ingénieurs et les facultés des sciences et des techniques auraient une carte à jouer. Nous y reviendrons dans une prochaine chronique.

Auteur : Alain Cadix, ancien directeur de l’ENSCI-Les Ateliers, conseiller technologie et design au CEA / CEA Tech, membre de l’Académie des technologies

Source : www.usinenouvelle.com

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