Mathias Fink, physicien : « Je convaincs les autres de créer des start-up »


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Le physicien Mathias Fink, professeur à l’ESCPCI ParisTech, fondateur et ancien directeur de l’Institut Langevin « Ondes & Images », membre de l’Académie des Sciences, lors de sa conférence au Forum Physique & Entrepreneuriat organisé par Incuballiance et la SATT Paris Saclay.

Professeur à l’ESPCI ParisTech, Mathias Fink a fondé en France le premier laboratoire où coopèrent chercheurs en physique et entrepreneurs. Ses travaux de recherche ont ainsi directement donné naissance à six start-up, qui emploient 300 personnes à travers le monde. Il nous livre les secrets de cette coopération fructueuse entre scientifiques et entrepreneurs. Et nous présente, en exclusivité, sa « petite dernière » !

Quel est le point commun entre Echosens, SuperSonic Imagine, Cardiawave, Sensitive Object et Time-Reversal COM ? Ces cinq start-up très innovantes dans des domaines aussi variés que le médical, la domotique ou les télécommunications, créées entre 2001 et 2015, sont toutes nées des recherches fondamentales de Mathias Fink. Ce physicien, spécialiste de la propagation des ondes et de l’imagerie, professeur à l’ESPCI, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie des technologies, a émaillé son parcours scientifique de ces jeunes pousses high tech. Il est aussi le fondateur de deux grandes institutions scientifiques françaises : le laboratoire Ondes et Acoustique à l’ESPCI ParisTech et l’Institut Langevin. Il nous livre ici son expérience « d’inventeur » et les enseignements qu’il tire de son impressionnante carrière.

Pour quelle raison, vous qui êtes universitaire, avez-vous tissé des liens si forts avec les entreprises industrielles ?

Mathias Fink : Je m’intéresse aux ondes du point de vue le plus fondamental qui soit, mais aussi à leur utilisation dans le domaine de l’imagerie. Je me pose ce genre de questions : comment puis-je obliger une onde à faire ce que je veux ? Comment puis-je faire revivre à une onde sa vie passée ? Comment la domestiquer ? Comment l’utiliser pour communiquer, pour voir, pour détruire à distance, pour envoyer des flashs ondulatoires ? J’ai toujours voulu transférer le fruit de mes activités de recherche fondamentale vers différentes applications : en médecine, en acoustique sous-marine, dans les télécommunications électromagnétiques à haut débit ou dans la domotique … Tandis que j’enseignais à l’université et que j’y faisais de la recherche, le groupe Philips avait besoin d’un consultant scientifique. Dès 1979, j’ai donc consacré un cinquième de mon temps à l’industrie. Cela m’a permis de découvrir quels problèmes pouvait rencontrer une entreprise spécialisée dans l’imagerie médicale. J’ai pu confronter mes travaux de recherche au terrain, et voir si mes inventions étaient utiles ou pas, trop chères ou utilisables.

Dans quelle mesure êtes-vous représentatif du monde des enseignants-chercheurs en physique ?

Mathias Fink : Même si j’ai déposé 70 brevets et participé à la création de six start-up, qui emploient actuellement plus de 300 personnes en France et à l’étranger, je ne me considère pas comme un « chercheur-entrepreneur ». Je suis un inventeur attaché à un laboratoire public qui, quand il invente, essaie de convaincre les autres de créer des start-up. Le professeur inventeur, qui participe à la création de start-up mais ne les dirige pas, est fréquent aux États-Unis. Pas en France : être à la fois académique et consultant, ce n’est pas dans l’état d’esprit des chercheurs. Quand j’ai commencé à déposer des brevets et à faire du conseil auprès d’industriels, mes collègues universitaires ne m’ont pas compris. Ils n’ont pas compris non plus lorsque j’ai quitté l’université pour rejoindre l’ESPCI (École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris), qui a toujours été l’endroit idéal pour transférer la recherche en physique-chimie vers des applications industrielles. Longtemps, les chercheurs français n’ont pas voulu voir l’utilité de faire breveter leurs idées avant de la publier. Il y a parfois eu du gâchis. De très belles recherches fondamentales n’ont pas été utilisées à la hauteur de ce qu’elles pouvaient apporter. Alfred Kastler, prix Nobel de physique en 1966, n’a ainsi pas eu l’idée d’utiliser sa découverte du pompage optique pour en faire des lasers … Il y a encore une vraie méconnaissance de scientifiques français, qui préfèrent publier leurs idées rapidement dans des revues internationales avant de se préoccuper de les protéger. Pour ma part, je fais l’inverse : d’abord déposer un brevet, et publier un peu moins vite. Mais les habitudes des universitaires changent progressivement depuis le début des années 2000. Chaque université s’est aujourd’hui dotée d’un incubateur et d’une cellule de valorisation.

Pourquoi préférez-vous vous engager dans de petites entreprises innovantes, plutôt qu’au sein des services R&D de grands groupes ?

Mathias Fink : Les très grands groupes, comme Thales ou Safran, disposent d’excellentes équipes de recherche. Mais ils ne voient pas toujours le potentiel d’idées vraiment très originales. Albert Fert, prix Nobel de physique en 2007 pour ses travaux de recherche sur la magnétorésistance géante, appartient à un laboratoire mixte de Thales et du CNRS. Le groupe n’a pas pris conscience de la portée de ses découvertes, et n’a d’ailleurs même pas déposé de brevets. C’est un laboratoire allemand qui a finalement utilisé son invention, laquelle a révolutionné la technologie de lecture des disques durs ! Certaines idées développées dans notre laboratoire ont ainsi été proposées à de très grands groupes, sans succès. Ces grandes sociétés n’étaient pas prêtes pour intégrer des innovations de rupture. Quand une idée est trop originale, il vaut mieux passer par une phase de création de start-up pour développer le produit. Souvent, ces start-up innovantes sont rachetées plus tard par de grands groupes.

Peut-on être à la fois chercheur de haut niveau et entrepreneur ?

Mathias Fink : La première société créée à partir de mes recherches en 2001, Echosens, l’a été par l’un de mes étudiants en thèse, Laurent Sandrin. La deuxième, en 2003, Sensitive Object, était dirigée par Ros Kiri Ing, un enseignant-chercheur qui s’était mis à disposition pour la création d’entreprise. Quant à SuperSonic Imagine, c’est une entreprise multinationale, fondée fin 2005 notamment par des Français revenus d’Amérique, après avoir développé là-bas plusieurs start-up. Je crois que nous avons essayé tous les modèles ! Chacune de ces sociétés a vécu sa propre aventure. Certaines sont entrées en bourse, d’autres non. Certaines ont été rachetées par de grandes entreprises. Or il ressort de tous ces destins d’entreprises – et ce n’est que mon opinion-, qu’un très bon physicien est rarement un très bon entrepreneur. Sensitive Object a eu du mal à démarrer. Les investisseurs ont suggéré de changer sa direction, et à partir de ce moment-là, elle s’est mise à très bien marcher … Je crois qu’il est essentiel qu’un enseignant-chercheur puisse passer deux années de sa carrière au sein d’une start-up qu’il contribue à lancer et à développer. Mais le « bon » modèle de la start-up repose, c’est certain, sur une équipe bien équilibrée.

Est-il possible en France, de passer facilement d’une carrière de chercheur à celle d’entrepreneur ?

Mathias Fink : Oui, le système français est assez souple. Il existe plusieurs dispositifs qui permettent aux universitaires de tenter l’aventure, surtout depuis la loi du 12 juillet 1999 sur l’innovation et la recherche, dite « loi Allègre ». Ils peuvent participer à la création d’une entreprise en tant qu’associés ou dirigeants, en étant détachés ou mis à disposition. Ils peuvent aussi avoir une activité de conseil, en lui consacrant jusqu’à 20% de leur temps de travail. Néanmoins, le système français tend aussi à freiner tout chercheur qui souhaite faire de l’innovation – et donc gagner de l’argent à travers ses recherches. Pour que mon modèle de « professeur inventeur» marche bien, j’ai créé en 2009 un laboratoire : l’Institut Langevin « Ondes et Images », à l’ESPCI ParisTech. Celui-ci regroupe aujourd’hui 120 chercheurs. Il a obtenu en 2011 le label Labex (Laboratoire d’Excellence) pour son projet WIFI (Waves and Imaging : From Fundamentals to Innovation). Ce statut particulier nous a permis d’embaucher une juriste, au sein de notre cellule de valorisation. Elle se charge de gérer tous nos brevets, de protéger nos idées, d’aider à la création de nos start-up. Il s’agit de la seule Unité Mixte de Recherche (UMR) du CNRS qui dispose de son propre juriste. C’est un point absolument essentiel pour ne pas perdre de temps en démarches administratives, notamment vis-à-vis de nos cinq tutelles.

Avez-vous de nouveaux projets en cours ?

Mathias Fink : Greener Wave doit voir le jour en ce mois de novembre ! Cette start-up produira un petit miroir magique, qui permettra à nos téléphones d’avoir toujours du signal, où qu’on soit dans l’appartement ou ailleurs … C’est une innovation formidable sur le plan écologique : ce petit miroir permettra d’utiliser cent fois moins de signal magnétique que d’ordinaire.

Auteur : GERALDINE DAUVERGNE

Source : business.lesechos.fr

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