Financement de l’innovation : faut-il réformer Bpifrance ?


La banque publique est devenue un guichet unique pour les entrepreneurs, au point d’avoir rendu l’écosystème du capital-risque dépendant de sa stratégie. L’ambiguïté sur son rôle demeure aussi, entre investissements directs et indirects.

bpifrance_2016

Le siège de Bpifrance

Dans un rapport publié jeudi, le Conseil d’analyse économique s’interroge sur la doctrine et la gouvernance de la banque publique d’investissement ainsi que sur les risques d’un monopole de l’État sur le capital-risque.

Sans les investissements publics, le capital-risque français n’aurait peut-être pas survécu à la crise financière de 2008. En France, l’intervention de l’État dans le financement de l’innovation est prépondérante : au cours des trois dernières années, 22,3 % des fonds levés en capital-risque l’ont été auprès d’institutions publiques. Un taux qui atteint 2,9 % au Royaume-Uni, relève le Conseil d’analyse économique (CAE) dans une note réalisée par Marie Ekeland (France digitale), Augustin Landier et Jean Tirole (membres du CAE et enseignants à l’école d’économie de Toulouse).

L’intervention publique via Bpifrance est pourtant de plus en plus remise en question : les acteurs privés sont en devenus dépendants et le CAE s’interroge « sur la pérennité d’un équilibre vertueux qui semble reposer sur l’équipe dirigeante en place et non pas sur les institutions elles-mêmes ».

Se pose également la question de la taille et la fréquence optimale que devraient avoir les interventions de la banque publique pour que l’écosystème du capital-risque puisse, à terme, être plus autonome. Par définition, le marché du capital-innovation est pro-cyclique, c’est-à-dire que « l’offre de financements augmente en phase haute du cycle économique et se rétracte en phase de ralentissement », souligne le rapport. Problème : l’innovation a besoin de stabilité, d’où l’intérêt d’une intervention publique à certains moments. Cela veut aussi dire que Bpifrance devrait ralentir le rythme à d’autres moments, pour laisser le relais aux acteurs privés. Reste qu’il serait difficile, voire impossible, de lui imposer cela.

« Bpifrance a fait feu de tout bois pour exister et avoir de l’impact mais n’a pas forcément eu une démarche académique en posant la question du moyen et long terme », estime Jean-David Chamboredon, le dirigeant du fonds d’investissement Isai. Pour Franck Sebag, associé chez EY, c’est surtout le poids prépondérant de la banque publique dans la chaîne économique qui pose problème car « sa taille fait peser une crainte sur les sorties futures. Or il faudrait un canal de sortie en Bourse pour les entreprises technologiques sur des montants situés entre 50 et 250 millions d’euros, qui n’existe pas aujourd’hui ».

Si le CAE souligne le « succès fragile » de Bpifrance en matière de performance économique, les spécialistes se demandent si l’institution n’est pas devenue un repoussoir aux fonds d’investissement étrangers qui souhaitent miser sur les start-up françaises. Les capitaux-risqueurs français restent très dépendants de Bpifrance : l’institution est « très active en investissement indirect puisqu’elle est présente, via 262 fonds partenaires en 2015, dans la moitié des acteurs français du capital-innovation ».

Il est cependant hors de question de laisser le monopole à l’État sur ce marché, estime-t-on au CAE. Déjà, dans certains cas, Bpifrance imposerait des contraintes géographiques aux fonds d’investissement, limitant de fait la capacité de certains acteurs français à bénéficier d’une meilleure visibilité à l’international.

Double opérateur.

Investisseur en capital-risque, Marie Ekeland pointe du doigt le fait que « Bpifrance est un double opérateur, disposant de fonds propres et des fonds du programme d’investissement d’avenir (PIA). Or l’articulation des deux activités n’est pas claire ». Sans compter l’absence d’une doctrine explicite et la diversité des dispositifs de financements de l’innovation gérés par Bpifrance : la structure dispose de onze fonds directs dont neuf issus des PIA 1 et 2, et de quatre fonds de fonds dont deux issus des PIA 1 et 2.

« C’est très politique, estime un banquier d’affaires. Sur l’activité d’investissement direct, les équipes sont bonnes mais on sent parfois que, pour des raisons obscures, les dossiers ne sont pas transférés aux bonnes personnes ». Cependant, « Bpifrance arrive à masquer la complexité des dispositifs, nuance Jean-David Chamboredon. C’est davantage une question de cohérence qui se pose : son rôle est-il d’abonder des entreprises sur des gros tours de table ou d’être à l’initiative de ces tours de table ? »

« Quand on investit directement, on peut se contenter des deals compliqués, à savoir des deals de taille moyenne. Mais pour être invité dans les bons et plus gros deals, il faut jouer des coudes, poursuit Jean-David Chamboredon. Et il faut avoir les moyens de le faire comprendre aux investisseurs », explique Jean-David Chamboredon. Et cela est forcément plus simple quand on dispose également d’une activité de fonds de fonds et donc d’une forte influence, comme Bpifrance. Directeur associé de Sogedev, Thomas Gross a un avis plus tranché et juge que le capital-risque « doit être la prérogative des acteurs privés sauf pour les investissements portant des projets de service public ».

La situation reste paradoxale et ambiguë : Bpifrance s’est fixé l’objectif d’un retour global positif, de l’ordre de 3 % à 4 % par an sur fonds propres, pour l’ensemble de l’institution. Or le besoin de financement en France se trouve principalement sur des projets dont la performance est limitée. Le rapport soulève aussi les risques liés à gouvernance de Bpifrance « pour la mettre à l’abri de la capture par le monde politique, d’autant que la performance de Bpifrance est intrinsèquement difficile à mesurer et que les coûts des politiques sont différés à un horizon long ». La solution : augmenter substantiellement le nombre d’administrateurs indépendants de Bpifrance. « Le plus grand risque, c’est le clientélisme, par exemple au niveau régional », conclut Jean-David Chamboredon.

Auteur : Hugo Sedouramane

Source : www.lopinion.fr

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