Ses ailes de géant l’empêchent de marcher, ou cinq inventions russes rendues à César


Notre époque aime dater et personnifier les inventions, parce que les chronologies et les figures nous rassurent, plus compréhensibles à nos pauvres esprits bornés. En réalité, les inventions scientifiques surgissent souvent à la même période à plusieurs endroits du globe, sont le fait de plusieurs chercheurs pas nécessairement en lien les uns avec les autres. Le génie créatif semble relever de l’air du temps ; c’est un souffle, comme venu d’en haut, dont les esprits brillants sont au mieux les dépositaires éphémères, jamais les auteurs, encore moins les propriétaires. Pourtant, s’il faut des dates et des personnes, prêtons-nous au jeu. Il se trouve que l’histoire russe regorge d’inventeurs de tout poil, de génies ayant tout sacrifié à leur quête, leur idée. Mais le vaste pays est piètre vendeur, désespérément nul en marketing – et n’a jamais tellement su exploiter ses trouvailles. Les cas d’inventions russes brevetées et commercialisées par des ingénieurs étrangers, voire tombées dans l’oubli pour des décennies sont légion. Le Courrier de Russie vous a déniché cinq cas d’école.

Pour un oublié

Fedor Pirotski : Le tramway électrique

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Tramway de Pirotsk

Fedor Pirotski incarne sans pareil cet éternel paradoxe d’une Russie qui excelle dans la pensée théorique mais n’est pas foutue de vendre ses idées. Pirotski, serviteur loyal de l’armée impériale, n’a jamais cessé de rêver d’électricité, enchaînant les articles théoriques et expériences visionnaires. C’est en 1875 qu’il fait exploser son génie, installant sur des rails de chemin de fer un wagon équipé d’un moteur électrique et d’un réducteur entraînant les roues. Pourtant, si la presse d’alors s’est extasiée sur la découverte, les autorités de la capitale ont haussé les épaules et refusé de débloquer des fonds pour poursuivre l’expérience. C’était sans compter sur le regard aiguisé de l’ingénieur Carl Siemens, Allemand rusé et plein de relations haut placées, qui exécutait alors un juteux contrat pour la création du réseau télégraphique russe. Dès 1881, l’entreprise des frères Siemens produisait des wagons électriques rappelant étrangement l’invention du soldat-ingénieur Pirotski. Et un an plus tard, l’Empire russe achetait à ces Allemands, à prix d’or, ses premiers tramways. Pirotski, de son côté, à force de harceler ses chefs avec ses recherches, a été remercié et doté d’une maigre pension. Il est mort en 1898 dans la région de Kherson, actuelle Ukraine, seul et anonyme, le peu qu’il possédait devant être vendu aux enchères pour payer son enterrement.

Pour un constant

Vladimir Zvorykine : La télévision

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Vladimir Zvorykine

Vladimir Zvorykine est un persévérant, un qui a pressenti avec une rare acuité l’avenir de son présent et, au nom de la tâche dont il se savait investi, s’est toujours poliment contrefiché de toutes les contraintes de circonstance. Fils d’un marchand aisé de Mourom, l’ingénieur fait les premières expériences qui le conduiront à inventer la télévision moderne dès l’université, à Saint-Pétersbourg, dans les années 1910. Il participe à la Première Guerre mondiale puis s’engage auprès des armées blanches dans la guerre civile contraint et forcé – la période le persuadant d’émigrer aux États-Unis pour enfin travailler, en s’engageant chez Westinghouse Electric, à Pittsburgh, en 1921. Zvorykine y est d’abord prié par sa direction de s’occuper de travaux « plus sérieux » – et plus immédiatement rentables – que ses recherches sur la transmission de l’image à distance. C’est un autre émigré de l’Empire russe, David Sarnoff, président de la Radio Corporation of America, qui investira finalement les moyens nécessaires à la transformation de cette idée folle en réalité concrète, bientôt massive. Et – ironie du sort – le TK-1, premier téléviseur soviétique, est produit à la fin des années 1930 sous une licence achetée à la RCA : une copie de l’invention de l’exilé Zvorykine. L’ingénieur, sans jamais avoir réussi à se débarrasser du fort accent russe qui rendait son anglais à peine compréhensible, s’est éteint à l’hôpital de Princeton, en 1982.

Pour un domestique

Iossif Timtchenko : Le cinéma

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Gravure de Iossif Timtchenko

Le fils de serf Iossif Timtchenko, né en 1852 dans l’actuelle Ukraine, a travaillé sans relâche à exaucer ses rêves. Après des études de mécanique à Kharkov, Iossif décide, avec une poignée d’amis, de partir en Océanie, inspiré par les fabuleux voyages de l’ethnologue-aventurier Mikloukho-Maklaï. Si cette conquête du monde s’arrête au bord de la mer Noire, à Odessa, Timtchenko y décroche sa lune à lui – le poste de mécanicien en chef des laboratoires scientifiques de l’université de la ville. Il y donnera tranquillement libre cours à son génie, entouré de sa femme et de leurs huit enfants, jusqu’à sa belle mort en 1924. C’est là que Iossif créera en 1892, à la demande d’un professeur, un mécanisme « en escargot » capable de faire défiler à vitesse régulière des images éclairées au stroboscope. Un an plus tard, les Odessites étaient invités à venir contempler la première « exposition de photographies vivantes » au monde. Ainsi le cinéma – car c’était lui – doit-il sa création à un petit fils de serf de l’Empire russe et non aux célèbres Louis et Auguste Lumière, qui ne montrèrent leur premier film au public que deux ans plus tard. Les deux frères français sont incontestablement les premiers, en revanche, à avoir commercialisé leur « invention ».

Pour un pionnier

Nikolaï Pirogov : L’anesthésie et le plâtre

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Extrait du film soviétique sur Nikolaï Pirogov (1947)

Nikolaï Pirogov, né en 1810 à Moscou, d’un père officier et d’une mère issue d’une vieille dynastie de marchands, est de la race des fous de travail, chercheurs passionnés, humbles et braves. Dès ses études de médecine, il se distingue en chirurgie et s’oriente rapidement vers la médecine militaire. Pirogov est un concret, un expérimentateur, il essaie ses techniques novatrices sur tout ce qui bouge et respire – les chiens, les veaux, jusqu’à lui-même et ses assistants. Pour pratiquer et servir, il arpente les zones de combat, et les plus brûlantes : le Caucase dans les années 1840, la Crimée dès 1853. Le docteur Pirogov met au point un masque permettant de doser l’éther donné à respirer au patient avant d’inventer la technique même de l’anesthésie intraveineuse ; il est le premier, dans l’histoire de la médecine, à opérer directement sur le champ de bataille. C’est aussi le premier à utiliser le plâtre en médecine, inspiré par une visite à l’atelier du sculpteur Stepanov. Après la chute de Sébastopol, pour avoir honnêtement rapporté au tsar ce qu’il pensait du piètre commandement du prince Menchikov, Pirogov est poliment écarté de l’Académie de chirurgie militaire, envoyé donner des cours dans les provinces reculées de Kiev et Odessa, puis jusqu’en Allemagne. Il meurt en novembre 1881, dans l’actuelle ville ukrainienne de Vinnitsa, d’un cancer de la mâchoire, consignant soigneusement lui-même, jusqu’aux derniers instants, l’évolution de sa maladie.

Pour un possible

Sergueï Prokoudine-Gorski : La photographie en couleurs

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Photographie de Sergueï Mikhaïlovitch Prokoudine-Gorski

Sergueï Prokoudine-Gorski, né en 1863 dans la province de Vladimir, fils d’un officier en retraite ayant servi dans le Caucase, fut à la fois un amoureux passionné de son pays et un scientifique féru de progrès ; aux antipodes de la noblesse mondaine superficielle qui méprisait la Russie, il était de ceux sur qui auraient pu s’appuyer une révolution bourgeoise, des réformes sans violence. Chimiste de formation, élève de Mendeleïev, Prokoudine-Gorski se lance dès la fin du XIXe siècle dans le grand projet de « photographier les pluies d’étoiles ». Vers 1900, doté d’un appareil nécessitant une exposition beaucoup moins longue que ses analogues de par le monde, il effectue plusieurs voyages à travers la Russie, dans un wagon-laboratoire fourni par le tsar, et en rapporte des négatifs fixant le quotidien des peuples et régions du vaste empire. Par ces clichés, Prokoudine-Gorski voulait montrer à la jeunesse russe, qui risquait « de les oublier », toutes les beautés de son pays – « tel qu’il est ». Mais la tourmente des premières années du XXe siècle a eu raison de cet idéaliste de terrain, de ce dernier des patriotes libéraux : s’il a essayé un temps de collaborer avec les bolchéviques, la nouvelle de l’exécution de la famille impériale l’a définitivement persuadé d’émigrer. En France, Sergueï Prokoudine-Gorski a enseigné la photographie, travaillé notamment avec les frères Lumière. Mort à Paris en 1944, quelques semaines après la Libération, il est enterré à Sainte-Geneviève-des-Bois.

Auteur : Julia Breen

Source : www.lecourrierderussie.com

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