Un point sur la fable du hand spinner


Chaque fois qu’un produit se révèle être un succès marketing, les volontaires pour s’en attribuer la paternité se bousculent au portillon. La déferlante du Hand Spinner ne fait pas exception et il n’a pas fallu attendre longtemps pour qu’un « génie maudit » soit mis en avant par la presse américaine. Très belle occasion de rappeler le principe d’un brevet, ce qui clarifiera la situation de ce jouet à la mode un peu mieux que ne le font les papiers de la presse généraliste.

D’abord, qu’est ce qu’un hand spinner? C’est l’équivalent de la toupie passée de mode depuis quelques décennies à la différence que le hand spinner ne tourne pas sur une table mais directement dans la main (d’où le nom). Il est pour cela doté en général d’un roulement à billes en son centre, là où il est tenu entre le pouce et l’index, et la friction extrêmement faible de ce roulement permet en général à l’objet de tourner plus d’une minute. Certains modèles hors de prix atteignent les 5 minutes grâce à des roulements très haut de gamme fabriqués en céramique. On l’a compris, cet objet n’a strictement aucune utilité, c’est avant tout un gadget présenté comme un anti-stress. Certains l’élèvent au rang de traitement contre l’hyperactivité voire même de réponse aux troubles autistiques.

Et comme lors de chaque mode éphémère et mondiale (la précédente était le Pokémon Go, déjà presque totalement oublié) auprès des adolescents, de nombreux journalistes en narrent la genèse en la romançant un peu voire beaucoup. C’est ainsi qu’ils ont trouvé (ou peut-être est-ce elle qui les a trouvés, vu l’énormité de l’enjeu financier? ) une inventeuse méconnue et, de surcroît, frappée d’un terrible destin puisque son invention « à six chiffres » ne lui rapporte pas un centime. Et, pour faire bonne mesure, elle tutoie la misère puisqu’elle a dû déménager pour cause de loyer trop cher, elle n’a plus de téléphone et sa voiture est en panne (si, si). Tous les ingrédients du story-telling qui fait vendre du papier.

Sauf que, techniquement parlant, l’information de départ est fausse. On peut comprendre les journalistes: après tout, moins d’un lecteur sur cent va s’en rendre compte. Mais sur Invention-Europe, nous parlons des vraies inventions, des brevets et de la réglementation donc l’analyse risque d’être différente.

D’abord un bref rappel de ce que tous nos lecteurs savent déjà : le brevet offre un droit d’exploitation commerciale exclusive sur un ou plusieurs territoires donnés à l’inventeur d’une solution technique à un problème technique. Il en découle de façon évidente que, par définition, il NE PEUT PAS exister de brevet du « Hand Spinner ». Tout comme il ne POUVAIT PAS y avoir de brevet pour les élastiques qu’on tresse ou, il y a très longtemps, pour les billes de verre qu’on pousse d’une pichenette.

Ci-dessous, une photo de l’objet tel qu’il était conçu à l’époque.

l'original

L’ironie est que certains journaux croient accréditer leur théorie en citant un brevet américain demandé en 1993 et publié en 1997. Or il démontre plutôt le contraire pour 5 raisons.

1) parce qu’il est parfaitement normal qu’un brevet dont on n’a pas payé les annuités tombe en déchéance. Dans le cas présent, c’est depuis 2005 (donc depuis 12 ans) que le brevet n’a strictement plus aucune valeur. C’est la règle du jeu et elle est clairement énoncée dès le départ. On peut trouver cette règle injuste mais elle ne prend personne en traître. Et les journalistes friands d’histoires de génies déshérités n’ayant pas de quoi entretenir leur brevet ignorent manifestement qu’il aurait fallu infiniment plus d’argent pour exploiter commercialement ledit brevet.

2) parce que même si la détentrice de ce brevet l’avait entretenu comme il se doit, il serait quand même expiré avant d’avoir rencontré le succès puisque la durée limite de 20 ans est comptée non pas à partir de la date où le brevet est accordé mais à partir du dépôt de la demande. D’où, ici, une fin de vie non pas en 2017 mais en 2013, bien avant que le hand spinner se vende comme des petits pains.

3) parce qu’un brevet américain donne une exclusivité d’exploitation commerciale aux USA uniquement, tout comme un brevet français ne donne ce monopole qu’en France. La personne dont parlent tous les journaux n’a déposé qu’un brevet américain donc aucun des gadgets fabriqués en Chine et vendus en Europe ne lui aurait rapporté un centime.

4) parce que ce que couvre un brevet n’est pas l’ensemble de ce qu’on pourrait imaginer en s’inspirant de lui, ni même ce à quoi son auteur semble avoir pensé quand il l’a rédigé. C’est bien plus précis. C’est ce qui se trouve dans le chapitre intitulé « revendications » (« claims » en anglais). Or ce qui se trouve dans ce brevet-ci ne concerne pas les hand-spinners vendus actuellement. Ceux qui souhaitent s’en assurer peuvent aller sur le site Espacenet en rubrique « recherche avancée » et taper « US5591062 » dans le champ « numéro de publication ».

5) parce que – et c’est peut-être le principal à retenir – le brevet en question est très faible et n’aurait jamais été accordé en France. Même s’il n’avait pas expiré, aucun fabricant ne l’aurait acheté ni n’aurait payé de licence car il aurait suffi de demander la déchéance du brevet pour l’obtenir à coup sûr. On touche le problème du système américain où les brevets sont bien trop facilement accordés, laissant planer pendant 20 ans un risque élevé de le voir remis en cause. Un brevet est plus difficile à obtenir en France mais ça a pour effet que son annulation ultérieure l’est encore plus.

brevet

La preuve: j’ai très vite trouvé une antériorité, reproduite ci-dessous, du principe consistant à faire tourner un objet autour d’un dôme. Bien sûr, c’est de l’humour mais une action en déchéance est parfois proche de ça. Je me demande si cette antériorité ne daterait pas de la dynastie Ming? 😉

cirque

2 commentaires sur “Un point sur la fable du hand spinner

  1. Je suis intervenu il y a quelque semaine sur ce blog pour une remarque (un peu trop cassante sur la forme, je le reconnais) au sujet de la distinction demande de brevet / brevet délivré. Mais là, rien à dire : ce texte est précis, détaillé et bien fondé …
    Ah si, juste pour le principe : moi je préfère le terme « inventrice » à « inventeuse » ; peut-être à cause de la proximité avec « venteuse », qui par principe brasse du vent ? 😉

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